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168 - Rencontre avec Charles Enderlin

lundi 18 janvier 2010, par Michel Gheude


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168 - Rencontre avec Charles Enderlin

Charles Enderlin : réalisme du pessimisme ? 

L'homme est calme mais sombre. On le lui avait reproché déjà, il y a quelques années. Beaucoup étaient convaincus que sa vision était trop noire. Que le processus de paix reprendrait. Inéluctable. Tellement évident. Tellement raisonnable. Il répond qu'il avait, au contraire, sous-estimé la gravité de la situation. « Le conflit devient lentement mais sûrement un conflit religieux. Et on ne pourra pas faire la synthèse entre Talmud et Coran. La fenêtre d'opportunité se ferme ». 

Bientôt quarante ans qu'Enderlin couvre le conflit. Bientôt trente qu'il commente les événements pour France 2. Qu'il répète : « Israël doit le plus rapidement possible conclure un accord avec l'OLP au prix d'évacuation de colonies, au prix d'échanges de territoires, au prix d'un renoncement de souveraineté sur l'esplanade des mosquées ». Il dit cela, mécaniquement, comme on rappelle le b a ba à un élève distrait, mais il n'y croit plus vraiment. La solution des deux états, qui semblait s'être définitivement imposée après les accords d'Oslo comme seule raisonnable, lui semble s'éloigner inéluctablement : « Il faut aller vite parce que la situation ne pourra que se détériorer non seulement au niveau du conflit israélo palestinien mais au niveau régional. Les relations avec la Jordanie sont de nouveau tendues, avec l'Egypte ce n'est pas au beau fixe, avec la Turquie c'est assez tendu. Lentement mais sûrement les relations d'Israël avec la région se détériorent et il faut craindre que ce soit également le cas avec le reste du monde ». 

Mais il sait que cela n'ira pas vite. Tout est au point mort. L'Autorité palestinienne est dans les choux. Le Hamas ne veut rien négocier et il n'y a rien à négocier avec lui. En Israël la droite est au pouvoir qui ne veut pas la paix. Depuis la mort de Rabin, le parti travailliste est en chute libre. C'est vrai aussi pour le Meretz et pour La Paix maintenant. Sa conviction, c'est que la gauche a perdu dans les deux camps tandis que les droites israélienne et palestinienne se renforçaient mutuellement par leurs actions violentes.

Arafat a réagi trop tard
Car tous la gauche, oui, a voulu la paix : « Dès 85, il y a des négociations secrètes entre représentants de Shimon Peres et représentants d'Arafat. On se souvient d'Arafat à l'ONU brandissant d'une main un pistolet, de l'autre une branche d'olivier. Le Hamas ne brandit que le pistolet. Dès le moment où l'organisation de Yacine s'est transformée en organisation de jihad, on a compris qu'avec ces gens-là, la discussion serait impossible. Et ce n'était pas un groupuscule minoritaire. Il contrôlait la plupart de mosquées de Gaza. Faycal Husseini, à sa sortie de prison, disait : Avec nous, une Palestine indépendante à vos côtés. Avec Yacine, aucun accord possible. Il y a un conflit idéologique fondamental entre le Hamas et la gauche palestinienne. Les ouailles de Yacine sont allées brûler les cinémas, les cafés, et attaquer physiquement les apostats. Mais les Israéliens ont autorisé Yacine à créer une organisation qui recevait de l'argent de l'étranger et Yacine a conquis les mosquées de Gaza les unes après les autres. Parfois par la violence, parfois par l'argent, parfois par la persuasion. Et, au fil des ans, Gaza qui, après la guerre des six jours, était plutôt d'extrême gauche est devenue islamiste. » 

Arafat était forcément conscient du danger et il aurait sans doute pu barrer la route au Hamas. Mais au prix d'un affrontement qui aurait divisé les Palestiniens et qu'il n'a pas voulu prendre le risque de déclencher en temps et en heure : « Arafat a commis des erreurs fondamentales. La première a été de conclure les accords d'Oslo sans obtenir un gel de la colonisation, ce qui a donné des arguments au Hamas. La seconde, c'est qu'il se voyait comme le Président de tous les Palestiniens, y compris les religieux. N'oublions pas qu'Arafat lui même était religieux, faisait les prières, allait à la mosquée. C'était un ancien Frère Musulman. Il avait combattu à leurs côtés en 48 dans le secteur de Gaza. Donc il n'a pas voulu affronter le Hamas jusqu'au moment où il a compris que les attentats du Hamas allaient lui coûter sa présidence et son objectif de créer un Etat palestinien. Quand les grands attentats de 96 ont porté Benjamin Netanyahou au pouvoir, il s'est décidé à agir : vagues d'arrestations, des milliers d'islamistes sous les verrous, des morts sous la torture, des réseaux démantelés. De sorte que de 1996 à 2001, grâce à la coopération entre la police palestinienne et l'armée israélienne, il y a eu très peu de grands attentats. Même quand la deuxième intifada a commencé, il n'y pas eu tout de suite d'attentats suicide. Pas avant celui du Dolphinarium à Tel Aviv quand on discutait déjà de cessez le feu. Et là, comme chaque fois qu'on est sur le point de conclure une négociation, le Hamas a frappé pour la faire capoter. Et en général, la riposte israélienne s'est faite contre l'Autorité palestinienne parce que Sharon avait pour stratégie de saisir tous les prétextes pour affaiblir Arafat. Parce que pour la droite israélienne, le conflit est religieux et il n'y a pas de solution possible. Israël doit conserver des zones de sécurité en Cis-Jordanie pour protéger les abords de la Jerusalem réunifée. En 2001, Sharon a donné une interview à Haaretz dans laquelle il expliquait qu'il était prêt à donner... 43% des territoires aux Palestiniens et donc en garder l'essentiel. »

Netanyahu ne veut pas la paix

Sharon était convaincu que la paix est impossible. Et pour Enderlin, l'actuel gouvernement l'est tout autant : « Aujourd'hui, on a une initiative de paix saoudienne, soutenue par la Ligue Arabe, qui est une reconnaissance de facto d'Israël. Retrait sur les frontières de 67 avec négociation des frontières et solution juste pour les réfugiés. C'est raisonnable sauf si on ne veut pas la Paix. Or Netanayahou a tiré deux grandes leçons de l'époque où il était premier ministre entre 96 et 99. La première : en dépit de relations exécrables avec Bill Clinton et son administration, il a construit des milliers de logements dans les territoires sans la moindre sanction contre Israël. Son calcul aujourd'hui c'est qu'il n'y en aura pas non plus. Il s'est battu avec l'administration Obama pour pouvoir poursuivre la colonisation et finalement Obama a cédé. Il n'a pas dit « gelez », il a dit « freinez ». Les Américains ne retireront pas leur soutien militaire à Israël. Donc la colonisation va se poursuivre. Deuxième leçon, il a perdu les élections de 99 parce que la droite l'a lâché. Et elle l'a lâché parce qu'il avait fait des concessions à Arafat. Et ils l'ont lâché pour qui ? Pour Barak. Et aujourd'hui, Barak, ministre de la défense, est le patron de la colonisation car rien ne peut être construit, aucune caravane déplacée, sans l'accord du ministère de la défense ». 

Or Enderlin pense que la colonisation est, depuis toujours, le point central de la politique du Likoud. « La veille de l'arrivée de Sadate à Jérusalem, Sharon, ministre du logement, envoie des militants occuper des collines en Cis-Jordanie, où il existait déjà des projets d'implantation. Aujourd'hui c'est la ville d'Ariel, 14.000 habitants. Ariel ne sera pas évacuée. Ça a marché. Pensez au retrait de Gaza: s'il a fallut 50.000 militaires pour évacuer 7.000 colons, faites le calcul de ce qu'il faudrait pour en évacuer 100.000 de Cis-Jordanie. Les Palestiniens ont accepté que les grands quartiers implantés à Jérusalem Est ne seront pas évacués. A Camp David, les Palestiniens ont proposé « quartiers à majorité juive sous autorité israélienne, les quartiers à majorité arabe, sous autorité palestinienne ». La politique du Likoud marche. »

Le Hamas mise sur l'avenir

« La situation est donc idéale pour le Hamas. Ils n'ont pas mis en place la charia mais ils le feront tôt ou tard. Ils gagnent pas mal d'argent en prenant des taxes sur ce qui passe par les tunnels. Ils ne font pas d'attentat puisqu'il n'y a pas de processus de paix. Ils essayent de se donner une légitimité internationale par un double langage particulièrement fin. Ils disent qu'ils sont prêts à un état palestinien sur la cis-Jordanie, Jérusalem-est et Gaza et beaucoup de visiteurs européens et américains reviennent en disant naïvement que s'ils acceptent un Etat palestinien, ils acceptent implicitement l'Etat Israëlien, ce qui est faux. » 
Le Hamas mise sur l'avenir. Il laisse l'Autorité palestinienne sombrer peu à peu et la politique de la droite israélienne lui convient : « Le Fatah ne reprendra pas Gaza par les armes. Ils ont été désarmés. Le Hamas peut perdre des élections mais sans cela il gardera Gaza. C'est le seul territoire du monde arabe qui est contrôlé par les Frères musulmans. Si Israël veut détruire le Hamas à Gaza, une des premières choses à faire c'est d'ouvrir les barrages et de laisser les travailleurs palestiniens venir travailler en Israël. Le Hamas est contre parce qu'il veut éviter que les Palestiniens voient comment on peut vivre autrement. Or le Hamas recrute chez les jeunes. S'il y a des élections demain à Gaza, je suis pas sûr que le Hamas les gagne. Mais ce qui compte pour le Hamas c'est d'enrôler ceux qui avaient 7 ou 8 ans quand l'Intifada a commencé. »

La Pax Americana, 

Dans ces conditions, qui pourrait débloquer la situation ? « Etant donné que Blair n'a rien fait et qu'il pense lui aussi que le conflit est religieux, Obama est le seul. Il faut une grande conférence type Dayton avec tous les dossiers sur la table, deux mois pour boucler un accord et le soumettre à referendum en Israël et dans les territoires, sous le contrôle de la Ligue arabe ce que le Hamas ne pourra pas refuser. » 
L'idée est proche de celle de Sari Nusseibeh, doyen de l'université al-Qods à Jérusalem, devenu lui aussi très pessimiste et qui a proposé il y a quelques mois à Obama et à George Mitchell, comme solution de la dernière chance, « d'arrêter immédiatement des négociations devenues inutiles : toutes les questions ont été plus ou moins réglées, ne restent que les points insolubles. À la place, les États-Unis devraient proposer eux-mêmes la solution aux problèmes restants. Chaque camp proposerait ce plan par référendum à sa population. Le vote aurait lieu le même jour, et la réponse serait conditionnée à l'acceptation de l'autre partie. » (Le monde, entretien avec Adrien Jaulmes in Le Monde, 06.01.2010). 

Obama en sauveur ? Y croient-il vraiment ? Ou n'est-ce que l'expression désespérée de leur conviction que, sur place, les deux frères ennemis n'y arriveront plus. Avec au cœur, ce paradoxe, que, si c'est quand la paix est proche que la violence éclate, inversement, le calme n'annonce que le malheur à venir. Or « Aujourd'hui, il y a une excellente collaboration entre l'armée israélienne et les services de sécurité palestiniens. Les militaires ont la consigne de ne tirer qu'en cas de légitime défense. Plus de blessés par balle. La politique violente du début de l'Intifada n'est plus là. Lancer de pierres ou de cocktails Molotov ? L'armée riposte avec des gaz lacrymogènes, plus à balle réelle. L'armée ne s'est toujours pas équipée en matériel de maintien de l'ordre mais les généraux ont décidé que la région serait calme. »

Et pourquoi Obama prendrait-il le risque d'un coup de poker sur l'échiquier israélo arabe alors que tout y est calme et que tout gronde à proximité. En bonne logique, les pompiers ne viendront que si la maison brûle. 


Dernier ouvrage paru : Charles Enderlin, Le Grand Aveuglement, Israël et l'irrésistible ascension de l'Islam radical, Albin Michel 2009


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