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1940 - L’EXPLOIT DU SIECLE

vendredi 16 avril 2010, par Wilfried Journée


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1997. Nous nous approchons de la fin du siècle et même de la fin du millénaire. Bientôt tous ceux qui aiment les comparaisons, les statistiques, les bilans, seront à la fête. Le moment historique qui vient vers nous, sera unique dans toute vie humaine pour ce genre d'activités. En matière de sport, la grande idée du "citius, altius,fortius "relançée par Pierre de Coubertin il y a un peu plus de cent ans, n'a cessé de se développer jusqu'à ce jour. Depuis le début du vingtième siècle les exploits des sportifs ont ébloui sans arrêt les yeux et les imaginations. Mais il est vrai que la gloire autour de chaque nouveau record n'a existé que le temps que durent les roses. Rapidement, auprès de la génération montante, l'envie de faire mieux encore était toujours là. C'est pourquoi le sport est si passionnant et si varié dans les émotions fortes qu'il peut donner aux humains. Au fil du temps les fabuleux exploits ont été si nombreux. Sur l'ensemble du siècle, il est impossible de comparer ces champions qui furent les étoiles des différentes époques, dans différents sports, sur les différents continents de cette planète.

Puisqu'à l'impossible pourtant je suis tenu, je me suis permis de choisir un exploit peu connu, mais absolument extraordinaire.

1936. Il était fils d'ouvrier de la SNCB. De la fenêtre de sa chambre d'enfant il voyait les autres taquiner le ballon sur le terrain de football de son village. Mais il préférait la lecture au mouvement et le serieux de l'étude aux bruits des plaines de jeu. Si à vingt ans il ne travaillait pas encore à l'usine ou à la ferme, c'est à cause de sa mère et du curé qui avaient tout fait pour qu'il devienne seminariste. Bientôt celui qui pendant ses années greco-latines  jusqu'aux profondeurs de la nuit avait déchiffré des textes anciens, la Bible, et même en lettres gothiques Les Frères Karamazov de Fedor Dostojewski, se rendait compte qu'il avait négligé ses jambes au profit de sa tête. Pour rattraper le temps perdu et pour se corriger, à partir d'un certain matin, il se mit avec frénésie à la pratique régulière de la bicyclette, de la course à pied et de la natation. " Complétement fou " pensaient les fermiers, qui au lever du jour voyaient sa foulée à travers la campagne. Le jeune homme longiligne courait avec ses jambes nues jusqu'au lieu dit  ' Les Sept Fontaines' où sans savoir nager, il allait plonger en tenue d'Adam dans l'eau froide de l'étang. Car en cette période-là, en maillot de bain il se prenait pour Weissmuller , pour Nurmi,Ritola, Wise, pendant qu'il courait, et pour Antoine Dignef lorsqu'il pédalait.

Au moment où les peuples étaient déjà en mouvement, en solitaire il s'en allait pour ses premiers congés payés faire du tourisme à bicyclette sur les bords du Rhin où les filles étaient belles et le vin bon, dans une Allemagne pas encore ennemie. Comme il adorait le cinéma, il y allait tous les soirs voir un film. C'est ainsi qu'il vit dès sa sortie le chef d'oeuvre 'Les Dieux du Stade' de Leni Riefenstahl. Cet hymne à la santé physique, au corps humain et à la jeunesse, l'avait ému profondément. Il avait un peu plus que vingt ans. Il mesurait en hauteur au moins dix centimètres de plus que les autres gars de son âge. Il était innocent, honnête et naïf. Mais dèjà,  non loin d'où il avait passé ses vacances, on était occupé à fabriquer les bottes des fascistes et des militaires qui feraient trembler bientôt l'Europe.


Amoureux du sport, pratiquant, supporter, organisateur, bénévole, archiviste, j'ai  été frappé par l'absence d'exploits sportifs pendant les années de guerre, qui semblent être des taches blanches dans l'histoire ou des déserts dans la géographie du sport. Les exploits sportifs n'ont-ils donc pas existé,  les champions n'ont- ils rien réalsé, et est-ce que personne n'avait méritée les lauriers de la gloire pendant ces périodes difficiles, tristes, noires, grises ou blanches  ...  ?
J'ose affirmer que le vrai nettoyeur de tranchées, l'acrobate des combats aériens,  le cycliste mitrailleur, celui qui soignait les chevaux, les chiens, et les pigeons , et beaucoup d'autres militaires, pendant la Grande Guerre, se sont conduit comme des grands sportifs.Pendant la Deuxième Guerre les efforts demandés ont encore été plus inhumains, au-de-là des limites possibles. Je pense aux combats de l'Armée Rouge à Stalingrad, aux parachutistes en Normandie, aux combattants de Bastogne, aux survivants des camps, aux résistants dans le maquis. Tous ces jeunes hommes, toutes ces jeunes femmes, n'avaient-il pas en eux les qualités, n'avaient-ils pas la tête et les jambes, la volonté et le courage, des champions des années de paix fastes et riches  ?  Oui, par respect, je confirme que beaucoup de lauréats potentiels sont morts pendant les deux guerres. Ils n'ont pas pu devenir champions dans l'automobile ni dans le Tour de France. Ils n'ont pas pu marquer des buts, ni pour Anderlecht, ni pour les Diables Rouges. Elles n'ont pas pu jouer au tennis ni se mesurer en kimono contre les demoiselles musclées d'ailleurs. Ni les victimes des guerres , ni leurs enfants jamais-nés, n'ont pu rejoindre les rangs des Grands du Sport Belge et International.
 
Alors, face au problème d'un passé cassé par deux guerres, face à la grande quantité de sports sidifférents, face à l'immense rangée de noms que un siècle de sport avait produit, comment répondre à la question 
  " Quel fut le plus grand exploit sportif du XXe siècle  ? " .
Limitons-nous à notre pays et aux Belges. Ainsi cela devient déjà plus abordable. Ensuite, comme c'est à moi de donner la réponse, et comme je suis un enfant résultat d'une nuit d'amour de septembre 1943, je vais donc situer ce plus grand exploit dans cette décennie-là.  Je pense que bien plus d'exploits se sont déroulés justement dans une période où tout était désorganisé, lorsque le sport avait pris la forme combien sérieuse de la lutte totale pour la survie de l'être humain.

1940.  Entre Bruges et Gand, dans le plat pays de Jacques Brel. 
Le lundi 27 mai, notre pays est dans une catastrophe. Notre Gouvernement est en déroute, et en fuite. Des milliers et milliers de civils sont partout sur les routes. Pillages. Bombardements. Chaos.  La peur règne. La panique est proche. Notre armée est impuissante, désorganisée, faible, mal commandée. Elle recule, se déplace, se cache derrière des murs et des haies, dans les trous et dans les fossés. Nos soldats attendent l'assaut meurtrier de l'envahisseur allemand. Des véhicules blindés, des canons, des uniformes portés par des hommes forts et fiers, des casques couverts de branches à feuilles vertes, se rapprochent dangereusement.  Ils s'appellent Heinz, Wolfgang, Friedrich, Hans, et ils sont si nombreux, toute la Bundesliga de Bavière jusqu'à Hambourg.  Les nôtres ont oublié leur casques à Melle, perdu leurs cartouches à Merelbeke, et ils ne sont plus qu'à neuf et sans gardien de but. Alors, soudain arrive, tout ce que nos garçons craignent , et bien plus que leurs officiers leur avaient expliqué. Des obus venant de loin et des balles tirées au fusil de guerre Mauser arrivent sur eux. L'artillerie belge riposte, mais leur première salve mal calculée tombe sur les Chasseurs Ardennais et sur les Cyclistes du  II/44. Chaque minute de cette heure est incertaine. Les gars ne comprennent plus ce qui est en train de se passer. Quelque part on lève un morceau de bois avec un drapeau blanc, trop timidement pendant secondes. Mais ensuite quelqu'un a pris le pistolet de son lieutenant déjà mort, et il a tiré un coup selon une verticale parfaite droit vers le ciel.
Pourquoi ce coup de feu vers Dii les avait abandonné  ?

Comme beaucoup croyaient qu'en un tel instant dangereux en pleine guerre les questions religieuses n'étaient plus à l'ordre du jour, ils ont pensé que le coup de pistolet était avec certitude le coup du starter d'un cross-country. Tous nos soldats, nos caporaux et sergeants, pivotaient soudainement sur leurs talons. De Ruyselede à Tielt , sur ne ligne de départ jusqu'à l'horzon, s'est élançée une marée d'hommes jeunes. Ils étaient plus de dix mille, dans la force de leur bel âge. Au sprint comme des lévriers, comme des Jesse Owens, ils partent pour la plus importante course de leur vie, la Corrida Nationale des Flandres 1940. Ils sont moins entraînés que Reiff ou Roelants, mais très fortement  stimulés par la peur, et dans la lande flamande ils courent tous comme des grands lapins. 

Jamais, à une autre heure qui s'est déroulée pendant le XXe siècle, autant de kilomètres à allure très rapide n'ont été courus par autant de jambes. Cette course à vu se réaliser des records personnels, provinciaux et nationaux, qui n'ont pas été chronomètrés alors, et qui plus tard lors des défilés et des soupers d'anciens combattants n'ont même pas été reconnus. Car les détenteurs de décorations préféraient oublier ce steeple chase auquel ils avaient participé le 27 mai 1940.

Mais en 2000,  et encore plus en 2010,  cette course de notre armée belge, reste selon moi de tous les exploits, à cause de la totalité des battements de tant de coeurs de jeunes hommes, un exploit global énorme  dans l'histoire de l'effort physique  sur notre territoire national.  Cette course folle de notre armée en 1940  était  L'EXPLOIT SPORTIF PRINCIPAL  DU XXe SIECLE EN BELGIQUE.

1985.  Une fermette dans un village où fleurit l'aubépine, la rose, la pomme de terre, et où naissent régulièrement des petits cochons. 
J'y étais arrivé en transpiration, après de nombreux kilomètres à bicyclette, mais aussi parce que une grande émotion s'était emparée de moi. Quand elle a compris qui j'étais, Madame Helena, s'est brusquement levée et a quitté sa cuisine. Cette petite femme septuagénaire déjà, mais encore en très bonne santé, n'avait rien dit jusqu'alors, me laissant expliquer les raisons de ma visite chez elle. Peu de temps après, elle remonte de sa cave avec des pèches stérelisées dans un bocal.

" Nous allons manger la même chose que lui "  dit-elle " lorsqu'il est venu à Saros après la grande course à pied des combattants le mardi 28 mai 1940, Ma recette n'a jamais changé,  les arbres sont toujours dans notre jardin . Nous allons les manger chaudes , avec quelques tranches de bon lard,  d'un jeune cochon que nous élevons non pour vendre mais pour manger. Tu as effectivement retrouvé cette part du passé de ton papa, part que j'ai partagé et que je n'ai jamais oublé ... "  

" Je suis moi aussi parti un jour à la recherche du passé de mon père" dit-elle. 
" Je me suis seulement marié à cinquant ans, avec un homme plus jeune que moi et avec qui je suis toujours aujourd'hui, un excellent mariage de raison avec un veuf. Comme voyage de noce nous avions été aux USA.  Le prix du voyage et les jours à New-York m'avaient couté beaucoup. Mais le but principal était situé où aucun touriste n'allait,  Des Moines dans l'Iowa. Location de limousine. Grand Hotel. Repas fantastiques. Ce fut le grand pélerinage de ma vie. 

A Des Moines certaines rues sont en pavés, chose assez rare dans ce pays. Mon père,  François Van Hulle, avec un copain originaire de Tournai, avait placé ces  'coble stones' dans la ville de Des Moines au début du XXe siècle. Entrepreneurs associés et équipiers, un flamand et un wallon, deux solides gaillards,  allochtones dans ce pays lointain, ils y avaient placé ces grosses pierres dures.  Ils ont travaillé comme des bêtes là-bas, mais ils ont gagné beaucoup de dollars, car ils ne dépensaient  rien. Ils dormaient l'été sous tente dans un cimetière militaire de la guerre de sécession où cela puait le cadavre. L'hiver ils changeaient de métier, habitaient ensemble près du feu sur une locomotive à vapeur qui circulait dans une mine à charbon à ciel ouvert. Après ces terribles années de travail le flamand fortuné était revenu et avait acheté la ferme Saros à Wingene, tandis que le wallon était devenu américain. J'ai voulu voir les endroits où le père Van Hulle avait tant trimé pour sa famille future de onze enfants. Je suis vraiment fier et très content d'avoir été en Iowa. "

"Tu ressembles beaucoup à ton père" me dit-elle.  "C'est pour cela j'ai pu donner ton nom de famille directement, alors que quarante cinq années nous séparent maintenant de ces heures pendant lesquelles nous avions tous tant tremblé ici."

Avec des larmes dans les yeux elle commence alors le récit des derniers jours de mai 1940 à Wingene, une vraie histoire d'une vraie guerre de chez nous, mais déjà lointaine dans les souvenirs, une histoire cent fois répétée à la ferme des Van Hulle lors des réunions de famille, ou à la veillée, avant que la télévision les amusait, les vieux racontaient et toute la famille très nombreuse écoutait. Un personnage leur était devenu familier, comme le Zorro dans les films  plus tard. Dans cette ferme, entre les cochons, les pommes de terres et les légumes, revenait dans leur histoire toujours ce jeune officier Théo, si grand et beau dans son uniforme, admiré par les filles Van Hulle et par les servantes de la ferme. 

Je me réalisais en écoutant la vieille Helena que le militaire le plus gradé, qui avait logé dans leur grande cave voûtée, n'avait fait que grandir et grandir de version en version, pendant les années quarante et cinquante. Comme un fantôme dans certains chateaux écossais mon père, le Lt Théophile Augustin Journée, était au fil du temps devenu un héros légendaire, propriété exclusive de cette ferme flamande.

Après avoir mangé beaucoup de lard et beaucoup de pèches chaudes, j'ai quitté Helena et sa maison entourée de roses de Wingene.  En pédalant, j'étais certain que mon père, décédé en 1973, avait certainement raconté à Helena,  la grande en merveilleuse histoire antique de Helene et du Cheval de Troie. Je me demandais aussi si un lieutenant en période de guerre aurait été capable de conserver le célibat d'homme en bonne santé   face à une si gentille jeune fermière, qui en tout cas lui avait donné avant les pèches et le lard du 28 mai 1940, aussi du fromage blanc, du beurre  et de la tête pressée.

Après les courtes  vacances tonifiantes avec mon épouse et mes deux filles, qui me laissaient faire du vélo pendant qu'elles étaient à la plage, je me suis remis à lire avec ardeur, attention, et plus grand intérêt, le vieux cahier de notes de 1940 que j'avais hérité comme fils ainé.  Le titre de ce manuscript est  "  18 Jours en Mai 40  " . Ce sont des textes difficiles à lire.  L'encre a presque disparu et les lettres avaient été griffonnées par un ancien seminariste, sportif, ex-étudiant en médecine, collégien qui pratiquait l'écriture greco-latine et gothique. 

Ses mains avaient tremblé au front par la peur, par une perturbation que cette Helena avait provoqué chez lui, par sa colère sur ses soldats sans discipline qui n'obéissaient pas.
Effectivement, sur plus d'une page, je retrouvai  l'expression  " la grande fille de la ferme" dans son récit  et je me rendais compte que les grandes lignes de tout ce que Helena m'a raconté en  1985  se trouvait déjà fin 1940 dans le précieux cahier que je détenais.  C'est ainsi que même si durant ma jeunesse, j'avais été souvent l'ennmi de mon père, j'ai compris bien longtemps après sa mort, que j'avais été le fils d'un héros militaire qui avait participé à une incroyable course à pied  là-bas sur les bords de la Lys et de l'Escaut , du côté entre Bruges et Gand, dans le plat pays.
" Mon père , ce héros."
Eh, bien,   c'est une idée qui me donne des bonnes sensations et qui donc n'est pas mauvaise du tout !  .  









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