Un mercredi après-midi, je
suis convoqué chez un père jésuite français dans le jardin d’un des
nombreux couvents qui parsèment la ville. Cet ecclésiastique se rend
parfois dans notre classe, d’une façon informelle, pour essayer de nous
faire saisir le lien rarement évident entre les théories chrétiennes
dont nous avons été gavés et leur application dans la vie courante.
Pendant que nous nous promenons, entourés de gamins se disputant un
ballon de foot, il me parles de choses insignifiantes. Puis soudain, il
attaque.
Je
suis au courant de ton aventure avec une fille de ton école. Avant tout
je voudrais te dire que j’ai fait part à ton directeur combien
j’estimais les punitions disproportionnées à la faute.
On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre.
Mon père, est-ce une faute que d’aimer une fille de mon âge ?
En vrai jésuite il réplique :
C’est
une faute et ce n’est pas une faute. C’est en tout cas un égarement.
Dieu t’a tracé une voie et tu t’en es écarté exagérément. Tu as cru
trop tôt entendre l’appel de l’amour. Il faut une certaine maturité
pour approcher une fille comme tu l’as fait. Tes sentiments sont
probablement moins spontanés que tu le crois. Ne seraient-ils pas
uniquement le fruit d’une transformation physique dont tu fais l’objet
comme tous les autres garçons de ton âge ?
Le sermon commence à me peser. J’ai plutôt envie de jouer au ballon
avec les autres enfants alors que le football m’intéresse autant qu’un
concerto de cithare et castagnettes.
Et
puis, vois-tu mon fils, l’amour qui est une émanation divine a été
partiellement récupéré par Satan. C’est lui qui fait se dévier les
sentiments au moment où le corps aspire à de nouvelles découvertes, à
l’approche des filles.
Je n’ai pas envie de prêter le flanc à ces insinuations. Comment !? Ce
serait le prince des ténèbres qui m’aurait poussé dans les bras de
Gaby, qui aurait fait exploser cet irrésistible émoi, qui aurait ouvert
mon cœur à une forme jusque là inconnue de l’amour. Si c’est lui
l’auteur de tout ces délicieux moments je lui vouerai une
reconnaissance sans bornes. Toute cette dérision fait naître sur mon
visage un sourire qui n’échappe guère à mon interlocuteur. Peut être en
suppose-t-il une origine démoniaque ?
Je ne vais pas te retenir plus longtemps. Je prierai pour toi et demanderai à Dieu qu’il te fasse découvrir le juste chemin.
Puis-je poser une question mon père ?
Mais bien évidemment.
Ai-je véritablement péché en aimant une fille ?
Et toi, crois-tu avoir péché ?
J’apprend ainsi qu’une des méthodes préférées des jésuite consiste à répondre à une question par une autre question.
Non
mon père et je ne compte pas m’en confesser. D’ailleurs, puis-je encore
aller à confesse tant que je ressentirai envers ceux qui me font vivre
mes tourments une haine profonde ?
Questionne ta conscience mon fils, elle te conseillera.
Je quitte le fastidieux personnage dont le prêche ne m’a convaincu d’aucune manière.
L’image de Gaby ne m’a pas quitté durant cet entretien. Je sens à
nouveau un sourire s’imprimer sur mes lèvres. Mais peut-être est-ce
encore une manœuvre de Satan pour acquérir mon amitié.
A la maison mes parents ont repris leurs esprits et n’abordent plus jamais le sujet qui les a également chamboulés.
Deux semaines après le triste bouleversement, j’ai l’occasion d’approcher Gaby d’un peu plus près.
La statue originale de la vierge de Fatima sera déambulée un dimanche
par les rues de la ville et fera un arrêt à chacune des écoles. Le
directeur a insisté pour que le plus grand nombre d’élèves assiste à
l’événement. Mais comme la manifestation aura lieu un dimanche, aucune
présence n’est obligatoire. Gaby et moi serons présents. Nous ne
voulons rater aucune occasion de nous revoir.
Les élèves disposés dans la cour de l’école des filles, les garçons
d’une part, les filles de l’autre attendent l’arrivée de la procession.
Une table recouverte d’une nappe blanche, posée entre les deux groupes,
en face de la classe de la maternelle, recueillera la statue de la
vierge Marie. Des bannières et oriflammes décorent la façade du
bâtiment.
Gaby est présente à côté de sa sœur. Je puis enfin la fixer sans
risquer la moindre remarque ou punition. Nous ne nous quitterons pas
des yeux jusqu’à la fin de la cérémonie et ne cesserons de nous sourire.
J’ai peur de l’apercevoir pour la dernière fois.
Des chants d’abord lointains, puis proches annoncent l’arrivée du cortège virginal.
La statue pénètre dans l’enceinte de l’école portée par quatre hommes.
Elle est suivie par le doyen, de trois curés, de deux enfants de choeur
et d’une légion de religieuses provenant de tous les couvents de la
ville.
J’observe le doyen pendant un court instant. Sa présence m’indiffère
totalement. Le problème qu’il m’a posé en été me semble déjà lointain.
J’espère que la solennité durera longtemps pour rester longuement en
contemplation devant Gaby.
Après de nombreux discours, chants, prières et génuflexions le doyen
adresse un dernier hommage à la vierge. Le cortège se remet en route
vers une autre école.
Mon cœur devient lourd comme un lingot de plomb. Les groupes se
disloquent. Gaby qui marche devant moi dans la foule retourne la tête à
maintes reprises. Je risque des signes de la main, personne ne peut
deviner à qui ils sont destinés. Je la revois à la rue flanquée de sa
sœur et de son père et les suis jusqu’à un carrefour où l’affluence se
disperse. Un dernier regard, un dernier geste de la main, une dernière
pose de doigts sur la bouche et mon amour disparaît, peut être à
jamais.
Le lendemain matin, à la cour de récré, Henri m’annonce avec une
tristesse qu’il ne peut dissimuler que son oncle a décidé de placer
sans délai ses filles dans un pensionnat à Hal.
Mes yeux explosent de larmes, ma vue se trouble, un geignement strident s’échappe de ma gorge.
Je traverse les hordes d’enfants qui jouent en lançant des cris joyeux,
me heurte aux plus turbulents d’entre eux et quitte la cours au moment
où la sonnerie de fin de récréation retentit. Je prends le chemin de
mon domicile en pleurant de plus belle et en répétant sans cesse le nom
de Gaby. Je réalise que j’ai oublié mon cartable sur le seuil d’une
fenêtre de l’école mais cela me laisse totalement indifférent.
Ma mère en me voyant entrer a saisi l’ampleur de ma détresse. Depuis
quelque temps déjà elle avait senti l’arrivée de l’orage et s’était
montrée plus compréhensive envers moi. Elle me serre contre elle comme
lorsque petit enfant j’étais affligé d’une grande peine. A ses mots de
consolation se mêlent des mots de regrets. Elle ne me pose aucune
question et me conseille de pleurer tout mon saoul. Elle me dit aussi
de ne pas m’en faire, qu’elle avertira le directeur de l’école que mon
absence est due à un problème de santé.
Lorsque mon père rentre de son travail, ma mère l’attire à la cour où
elle lui relate mon retour pathétique. Mon père vient se placer devant
moi, place ses mains sur mes épaules et me dit d’une voix tendre :
« Pardonne-moi. J’espère que tu sera bientôt grand. »
Le lendemain je retourne à l’école. Un photographe expose à la cour des
clichés pris pendant la cérémonie dominicale. Sur une des photos je
reconnais Gaby et Georgette. Gaby y apparaît de face. Le diamètre de sa
figure ne dépasse pas le millimètre mais le doute n’est pas permis
c’est bien elle et elle semble me regarder. Je passe immédiatement
commande de la photo.
Quand elle me parvient, je la glisse dans le tiroir de ma table de nuit en me jurant de la garder jusqu’à la fin de mes jours.
Pendant quelques mois encore, Henri fera suivre nos correspondances.
Comme il ne rencontre Gaby qu’environ une fois par mois nos dépêches
finissent par s’espacer. Elles seront inexistantes pendant la période
des vacances. Notre amour s’effiloche, inexorablement. L’année scolaire
suivante sera la dernière que je passerai en compagnie d’Henri. Les
nouvelles se feront de plus en plus rares Le temps meurtrier aura
raison des derniers vestiges de notre amour d’adolescents.
Adrien.