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C’est l’histoire d’un type, un Allemand…

jeudi 22 juillet 2010, par Charles Bricman


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Pourquoi faudrait-il l’excuse d’une publication récente ou d’une imminente commémoration, bref, d’une actualité quelconque, pour parler d’un livre? C’est réducteur, à la fin. Et ce n’est pas comme ça que fonctionne un lecteur.

Le lecteur, il se fout pas mal de l’actualité. Ou plutôt: l’actualité, c’est la sienne, qui n’est pas forcément celle du monde. Il lit ce qu’il trouve, au moment où ça l’intéresse, et il se peut bien que ce soit un essai retrouvé en rangeant sa bibliothèque, ou un vieux roman découvert chez un bouquiniste. C’est ce qui fait l’importance des vrais libraires comme il en existe heureusement encore, et l’inanité relative de la plupart des rubriques littéraires des journaux, exclusivement scotchées aux nouvelles parutions.

Je me suis laissé aller à faire l’emplette de ce bouquin-ci par intérêt pour la confrontation d’un individu ordinaire avec l’Histoire. Comme il peut arriver à tout le monde. Tenez: en mai 40, mon grand-père a entraîné famille et amis dans l’Exode. Il est allé jusqu’à Poitiers, avec un gros camion américain qui fut réquisitionné pendant quelques jours par l’armée française. Il a obtenu de pouvoir le conduire lui-même mais il n’a jamais raconté ce qu’il avait fait, ni ce qu’il avait vu. Maman se souvient seulement que lorsqu’il est revenu, une nuit, la petite fille de huit ans qu’elle était alors a été fort étonnée de constater qu’un papa, ça pleurait aussi. Puis, en juin, ils sont rentrés. En passant la frontière, bon-papa a paraît-il grommelé qu’il avait bien envie d’accrocher, à l’avant du camion, une pancarte sur laquelle il aurait écrit: « Les couillons reviennent ». Légende familiale…

Sébastian Haffner est né dans le camp d’en face, en 1907. Il avait donc deux ans de moins que mon grand-père menuisier. Dans Histoire d’un Allemand, il a raconté sa vie à lui, de 1914 à 1933. Il l’a écrite en 1939, en Angleterre où il s’était réfugié. La guerre a fait avorter le projet éditorial mais quand il est mort, en 1999, on a retrouvé le manuscrit dans ses papiers.Actes Sud en a publié la traduction française, rééditée ensuite en « poche » (Babel, n°653).

A l’entame de la troisième et dernière partie (« L’Adieu« , pp. 271 et suiv.), Haffner prend le temps de s’excuser de raconter ainsi sa petite histoire, son expérience intime. A titre individuel, il n’a évidemment pesé en aucune manière sur le cours des choses. Mais le paradoxe de l’Histoire, suggère-t-il, c’est que:

« Un fait indubitable, même s’il semble paradoxal, c’est que les événements et les décisions historiques qui comptent vraiment se jouent entre nous, entre les anonymes, dans le cœur de chaque individu placé là par le hasard, et qu’en regard de toutes ces décisions simultanées, qui échappent même souvent à ceux qui les prennent, les dictateurs, les ministres et les généraux les plus puissants sont totalement désarmés. Et c’est ne caractéristique des événements décisifs qu’ils ne sont jamais visibles en tant que phénomène de masse, en tant que démonstration de masse – sitôt que la masse se présente en masse, elle est incapable de fonctionner -, mais toujours comme le vécu apparemment privé de milliers et de millions d’individus« .

Ainsi justifiée dans sa pertinence, s’il en est besoin, cette histoire d’un Allemand m’a fasciné par la description clinique qu’elle fournit  de la « révolution » nazie de 1933, fondée sur un « nationalisme pathologique » dont on pouvait croire, en 1939, qu’il avait détruit à jamais la culture allemande. C’est dans ce récit qu’on nous propose ici d’entrer, avec les yeux d’un Prussien libéral et individualiste – un cinglant démenti en soi au plus convenu des clichés.

Avec cette tension permanente entre l’inflexibilité commandée par les valeurs et les capitulations symboliques imposées pour survivre: à la brute des SA qui lui demande s’il est bien aryen, Haffner répond par l’affirmative et se reproche ensuite d’avoir accepté de se justifier ainsi.

« On se mit à participer – d’abord par crainte. Puis, s’étant mis à participer, on ne voulut plus que cela fût par crainte, motivation vile et méprisable. Si bien qu’on adopta après coup l’état d’esprit convenable. C’est là le schéma mental de la révolution national-socialiste« .

Le redoutable schéma de ce que l’on appela ensuite la « psychologie de la soumission« : on rallie plus facilement les esprits quand on a fait tendre le bras car celui qui tend le bras cherchera toujours une justification rationnelle et « honorable » à son geste: il s’efforcera donc plus volontiers de mettre ses pensées en accord avec ses gestes que l’inverse. C’est pessimiste, mais probablement réaliste…

Sauf avec les personnalités bien structurées. Au moment de passer son examen pour l’assessorat, Haffner est convoqué dans un « stage » de formation idéologique. Il en démonte les rouages et en dénonce les drogues. La « camaraderie » par exemple:

« La camaraderie est partie intégrante de la guerre. Comme l’alcool, elle soutient et réconforte les hommes soumis à des conditions de vie inhumaines. Elle rend supportable l’insupportable. Elle aide à surmonter la mort, la suffrance, la désolation. Elle anesthésie. Supposant l’anéantissement de tous les biens qu’apporte la civilisation, elle console de leur perte. Elle est sanctifiée par de terrifiantes nécessités et d’amers sacrifices. Mais séparée de tout cela, recherchée et cultivée pour elle-même, pour le plaisir et l’oubli, elle devient un vice. Et qu’elle rende heureux pour un moment n’y change absolument rien. Elle corrompt l’homme, elle le corrompt et le déprave plus que ne le font l’alcool et l’opium. Elle le rend inapte à une vie personnelle, responsable et civilisée. Elle est proprement un instrument de décivilisation. A force de camaraderie putassière, les nazis ont dévoyé les Allemands; elle les a avilis plus que nulle autre chose« .

Si j’étais prof de français ou de morale, je ferais lire ça à mes élèves. Comme je ne le suis pas, je me contente de vous recommander cette Histoire d’un Allemand. Ça peut faire du bien à tout le monde.

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