| Les visiteurs de Paestum, ce site gréco-romain à 80 kms au sud de Naples, ont
ainsi dû pendant plusieurs années se résigner à ne rien voir des temples
doriques d’Athéna et d’Héra I couverts d’échafaudages au point de disparaître.
Adieu la photo, sauf pour garder trace du spectacle insolite ! Le tremblement de
terre de 1980 avait fragilisé ces chefs d’œuvre. Leur conservation à long terme
était à ce prix.
Venise, des chantiers en permanence
inévitables
Certains sites tendent même à devenir des chantiers
permanents. Quand ce n’est pas une coupole, c’est une façade ou un dallage qui
sont en réfection. Pour qui s’y rend une première fois, voire la seule de sa
vie, on imagine la déception. Venise est sans doute un de ces sites où sont
engagées des restaurations incessantes et on le comprend. Menacée autant par une
intense humidité que par le niveau de la mer qui ne cesse de monter depuis un
siècle et de l’envahir lors de « l’aqua alta », elle est le théâtre de
gigantesques travaux qui sont en cours dans le cadre du plan de sauvetage
« MOSE » pour contenir la montée des eaux quand conjuguent leurs efforts
destructeurs marée, pluie et vent du sud. Les trois passes seront dans quelques
années équipées de barrières mobiles pour tenter de contenir le flot à l’entrée
de la lagune.
Mais,
actuellement, certains lieux, qu’envahit régulièrement l’aqua alta,
font aussi l’objet de travaux cyclopéens, comme le relèvement de leur
dallage. Des palissades sont ainsi dressées aujourd’hui autour du
campanile de San Marco. Tant pis pour la photo de cette place sublime !
Mais c’est aussi au tour de la coupole de la Salute avec ses volutes, à
l’entrée du Canal Grande, d’être hérissée d’échafaudages, après la Tour
de l’Horloge avec ses deux sonneurs maures, restée des années
dissimulée sous une toile imprimée qui la représentait en photo.
Les deux façades du Palais des Doges, celle de la Piazetta et celle du
quai, ont elles aussi longtemps disparu sous les toiles qui n’offraient
également que la photo des murs et galeries cachées. On aurait donc pu
croire être enfin débarrassé de ces travaux pour un moment. Pas du
tout ! Les malheureux touristes qui ont découvert Venise pour la
première fois en août 2008 ont eu quelque raison d’être dépités en
voyant le fameux Pont des soupirs. On aurait dit que le spécialiste de
l’emballage de monument, Christo, avait, après le Pont-Neuf de Paris et
le Reichstag de Berlin, encore frappé : l’ensemble du paysage
architectural qui se découvre du Pont de la Paglia, est enveloppé de
gigantesques voiles publicitaires bleues à la gloire des voitures
Lancia. Seule la passerelle du pont ressort avec une légende d’un
humour douteux inscrite sur la toile au-dessous : « Il cielo dei sospiri » : de quoi lever les yeux au ciel, en effet, et de soupirer de rage !
En revanche, sur le Canal Grande, entre la Piazzale Roma et les abords
de la gare de Santa Lucia, le nouveau pont Calatrava - du nom de son
architecte - est désormais dépouillé de toutes ses prothèses et livre
au regard la courbe pure de son arche qui enjambe l’eau d’un seul grand
écart. Mais il n’est toujours pas ouvert. Il est objet de controverses
si virulentes pour son architecture, son matériau, son coût et même son
ascenseur pour handicapés, que son inauguration solennelle qui était
prévue le 17 septembre prochain en présence du président de la
République a été purement et simplement annulée par le maire de Venise.
La merveilleuse idée de Karlskirche à Vienne (Autriche)
Il est vrai que toutes ces constructions ou restaurations ne se prêtent
pas à l’aménagement de visites qui associeraient le voyageur à ces
nécessaires travaux, comme ceux engagés depuis plusieurs années à
l’intérieur de l’Église baroque Saint-Charles - Karlskirche - à Vienne,
œuvre de l’architecte Fischer von Erlach. Couverte d’une immense
coupole ovale, sa nef est envahie d’un maquis d’écoperches,
passerelles, plates-formes et ascenseur qui gâchent la visite puisque
les fresques sont masquées et les perspectives détruites.
Or, l’idée est venue d’accueillir les visiteurs sur l’échafaudage. Il
en coûte 6 euros pour monter à 45 mètres au-dessus du sol et approcher
les peintures de J.-M. Rottmayr juste sous la lanterne où plane la
colombe du Saint-Esprit. L’expérience est unique. Elle ne se reproduira
sûrement pas avant plusieurs siècles : être en tête-à-tête avec les
fresques à deux ou trois mètres d’elles, quand elles ne s’offrent
d’habitude qu’à 45 mètres de hauteur, apercevoir en dessous la nef et
ses parois de marbres polychromes dans un léger vertige, voler quelques
vues sur Vienne à travers les fenêtres malgré leur grillage au-dessus
des colonnes qui, imitées de la Colonne Trajane de Rome, encadrent
fronton et coupole à l’extérieur, et enfin imaginer quelques instants
l’audace, l’intrépidité même, et surtout l’expertise de tous ses
artistes qui ont élevé et peint pareil prodige..., l’aventure est
inoubliable. Sans doute, la restauration y trouve-t-elle une source de
revenus, mais le visiteur, lui, y trouve plus que son compte.
Concilier restauration et tourisme n’est pas facile, puisqu’ils se
contrarient l’un l’autre, alors qu’ils ne s’entretiennent pas moins
l’un l’autre. Karlskirche est assurément une expérience qui devrait
donner des idées aux restaurateurs et à leurs tutelles, puisqu’il
n’existe pas de tourisme sans monuments préservés et que ceux-ci sont
destinés à être offerts à l’admiration des visiteurs. Paul Villach









|