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Coloriser la deuxième guerre mondiale : hérésie ou pédagogie ?lundi 30 août 2010, par Michel Gheude Voir en ligne : http://michelgheude.skyrock.com/292...
La deuxième guerre mondiale s'éloigne. Ses derniers survivants nous quittent. Mais elle continue de passionner et de diviser. Entre mémoire et histoire, comment la raconter aujourd'hui ? Et la télévision a-t-elle le droit ou le devoir de la transformer en machine à grand spectacle ? Tel est le débat suscité ces derniers mois par la série documentaire Apocalypse.
Six épisodes donc. De 52 minutes comme il se doit. Qui vont de la montée du nazisme à la victoire des Alliés. De L'Agression à L'Enfer. Une série documentaire sur la deuxième guerre mondiale qui emprunte son titre à ce livre biblique, le dernier du canon chrétien, attribué à Jean et consacré à la fin du monde. Et c'est bien de la fin d'un monde que ce film nous parle. Et en filigrane, sans doute, pense-t-on aussi au grand film de Coppola sur la guerre du Vietnam, Apocalypse Now, lui même inspiré par le bref récit de Conrad, Au Cœur des Ténèbres, qui est sans doute le plus percutant texte anti colonialiste de la littérature occidentale. Mais plus simplement peut-être, l'apocalypse dans son sens le plus courant, non théologique, qui signifie le déchaînement de la violence dans des proportions qui échappent à la raison humaine, mais qui, comme Auschwitz et Hiroshima, terrifiantes inventions de la deuxième guerre mondiale, n'est pourtant qu'humain, trop humain. Succès public, critique violente En Belgique comme en France, le succès de cette série a été remarquable. Les derniers épisodes ont été vus par près de 10 millions de téléspectateurs. Ce qui n'a pas de quoi nous étonner car la deuxième guerre mondiale reste un des centres d'intérêt majeurs du public en même temps qu'il existe dans les institutions, l'école en particulier, une volonté citoyenne explicite d'en diffuser la mémoire. Ce qui frappe par contre c'est la virulence de la critique intellectuelle suscitée par Apocalypse. Pour une part, il s'agit d'un débat classique sur le contenu du film. Dans quelle mesure la vérité historique est-elle respectée ? Y-a-t-il des erreurs ? Quels moments prêtent à controverse ? Et aussi, bien entendu, quel est le sens général du montage et du commentaire ? Quelle est la lecture de l'Histoire que le film propose ? Mais ce débat historique évidemment nécessaire, ce débat politique évidemment utile, se sont trouvés cette fois dépassés par une autre polémique qui a porté sur le caractère spectaculaire du film. Ce qui est alors en cause, c'est une forme. Une forme qui aurait pour effet de nous dérober ce qu'elle prétend nous montrer. Qui alors même qu'on nous la présente comme un moyen d'accéder à l'Histoire nous en éloignerait radicalement parce que cette forme formate et ce qu'elle formate c'est le matériau même du travail de l'historien : l'archive. De quelle mise en forme s'agit-il ? D'abord d'un reformatage du format de l'image. Le format de l'image télévisuelle est passé du 4/3 au 16/9. Les archives ont été tournées en 4/3, et nous dit François Ekchajzer dans Télérama, pour les diffuser en 16/9, il faut les recadrer, donc les amputer. Trahison numéro 1. Deuxième argument, une part significative des archives utilisées dans Apocalypse sont extraites de films de propagande. On ne saurait les montrer comme si elles étaient filmées sans parti pris, sans arrière pensée, sans volonté de manipuler. Elles sont pour toujours mises en scène et ne sauraient redevenir les témoins objectifs que le commentaire semble reconnaître comme tels. Il y a en elles une part de fiction et cette part contamine le film, l'éloigne de la vérité historique, en fait une fiction. Trahison numéro 2. La colorisation Mais la critique principale a porté sur la colorisation d'archives filmées en noir et blanc. Depuis qu'elle est apparue à la fin des années 80, la colorisation numérique des images filmiques a contre elle toute l'élite intellectuelle. Epouvantable défiguration du patrimoine cinématographique, disait-on, car nous ne voyons plus l'œuvre originale, telle que l'auteur du film l'a conçue, mais une version irrespectueuse et vulgaire. Vulgaire car la couleur est ici pensée comme « commerciale » dans son opposition à « l'artistique » noir et blanc. Coloriser c'est mépriser le caractère artistique d'un film et le réduire à un divertissement. Imagine-t-on Citizen Kane ou Les Temps Modernes en couleurs !!! De fait on ne les colorisa pas et le procédé fut plutôt retenu pour donner une nouvelle jeunesse à des films où la photographie jouait un rôle mineur comme La Vache et le Prisonnier ou les Zoros des années 50. Dans le cas de l'archive, « ce n'est rien d'autre, nous dit aujourd'hui Georges Didi-Huberman, que maquiller: plaquer une certaine couleur sur un support qui en était dépourvu. C'est ajouter du visible sur du visible. C'est, donc, cacher quelque chose ». Bref, c'est mentir. C'est trahir. Trahison numéro 3 : « Les images d'Apocalypse ne constituent en rien notre patrimoine historique. Elles forment juste un montage et un traitement contestables de ce patrimoine. En ce sens, elles ne nous appartiennent pas. Elles n'appartiennent qu'au monde de la télévision qui les commercialise habilement. » Un passé encore présent Inversément, pourquoi la couleur ? Fallait-il la rajouter ? Les images en noir et blanc n'étaient-elles pas assez parlantes ? Pourquoi, depuis quelques années, les documentaristes se sont-ils ingéniés, dans un premier temps à trouver des archives en couleur, dans un deuxième à coloriser celles qui ne l'étaient pas ? Dans un livre sur Ils ont filmé la guerre en couleur, série de quatre téléfilms documentaires de 90 minutes, traitant de la Seconde Guerre mondiale, réalisés pour France 2 par René-Jean Bouyer entre 2000 à 2005 avec un commentaire lu par André Dussolier, David Dufresne le dit en mots fort simples : « Une couleur qui permet à ceux qui n'étaient pas là de voir, pour la première fois, avec les yeux de ceux qui y étaient. La couleur est notre alliée, elle ranime ces inconnus, ces rescapés, ces morts, elle donne chair à ces matricules, à ces statistiques, elle tire de la naphtaline ces battle-dress bleus des Gi's, ces courtes jupes rouges, ces fleurs sous les bombes. » Autrement dit, ces images-là plutôt que d'autres, plus nombreuses, au contenu parfois plus intéressant, parce que la couleur rapproche ces événements qui déjà s'éloignent dans l'épaisseur du temps. Elles leur donnent le contraire de ce que l'Histoire peut leur donner : une actualité. Pour des jeunes gens d'aujourd'hui, le noir et blanc est synonyme d'un cinéma très ancien, éloigné de leur esthétique, de leurs préoccupations, de leur culture. Porté par des acteurs inconnus, des musiques démodées. Une guerre en noir et blanc est forcément datée, ancienne, entrée dans le territoire lointain de l'Histoire. Tout ce que nous tentons de leur dire au contraire, tout ce que nos enseignants cherchent à leur faire comprendre, c'est que notre monde reste pour beaucoup l'enfant de cette guerre. Que la comprendre est indispensable pour nous comprendre et pour éviter le retour d'erreurs et de crimes que l'humanité a payés au prix fort. En ce sens, la couleur a valeur de signe. Non il ne s'agit pas de fantômes, d'ancêtres lointains hors d'atteinte. Il s'agit d'un passé récent qui a marqué la vie de nos familles au sein desquelles il y eut un résistant, un prisonnier, un déporté, un collaborateur, un malgré nous, un rexiste, un communiste. Ces grands parents n'étaient pas des ombres dans un monde en noir et blanc. Mais des jeunes gens auxquels il reste possible de s'identifier. Ils ne sont pas encore dans les pages jaunies des livres d'Histoire. Ils sont encore vivants ou présents dans les mémoires familiales. L'historien scrupuleux peut y trouver à redire mais la couleur est la couleur de cet entre deux. Un passé encore présent. Un passé qui ne s'échappe pas encore. Que nous voulons retenir. Laisser un commentaire |
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