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Dans l’intérêt supérieur de l’enfant …

lundi 6 septembre 2010, par Michel Gheude

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173 - Dans l’intérêt supérieur de l’enfant …



Il y eut Caryl Chessman (1921 - 1960), condamné en Californie. Il écrivit quatre livres dans le couloir de la mort. Le succès fut mondial. 

Il y eut, plus près de nous, Pierre Goldman, frère aîné de Jean-Jacques. Condamné à vie pour un hold up sanglant dans une pharmacie, il publia ses Souvenirs obscurs d'un juif polonais né en France avant d'être acquitté en appel en 1976 et mystérieusement assassiné trois ans plus tard. Son livre reste un des textes cultes de la génération 68.

Il n'y a pas, heureusement, la même odeur de sang dans le livre de Marcello Sereno. Il n'a tué personne et ne passera pas douze ans dans un pénitencier dans l'interminable attente d'une improbable grâce. A peine quelques heures de garde à vue. Et une vilaine condamnation, avec sursis, pour attentat à la pudeur. Le romantisme du frisson ne sera pas au rendez-vous. 
Et pourtant ces livres ont des choses en commun. 

Le monstre
D'abord, ce sont de vrais livres. Des livres vrais. Des livres écrits. Des textes d'une force suffisante pour dépasser notre besoin de larmes et d'indignation. Dès la première page, nous savons que nous allons, bien au delà des faits et des jugements moraux, rencontrer un homme et un destin et que de cette rencontre, nous ne serons pas quitte. Nous sommes sur la frontière, dans cet espace ambigu où nos convictions, nos croyances, nos vérités sont soumises à des vents violents qui ne jaillissent que par le pouvoir de la littérature.
Ensuite, inéluctable conséquence, la machine policière et judiciaire ne peut y figurer que sous les traits d'un monstre. Sa vérité n'est jamais celle de l'homme qu'elle juge, innocent ou coupable peu importe. Dans tous les cas, elle le brise et le prive du droit d'être qui il est. Du sujet qu'il était, elle fait son objet. La vérité judiciaire, décisive, est une vérité construite pour que justice puisse être rendue. C'est sa loi. Elle ne peut que s'y soumettre et faire entrer de force la complexité des êtres dans ses catégories, leur laissant le goût amer de l'incompréhension.

Si ces livres sont d'ultimes plaidoyers, même quand le processus judiciaire ne permet plus à la chose d'être rejugée, c'est qu'ils sont les récits d'une réappropriation. L'expression d'une volonté acharnée de reconquérir le droit à sa vérité, à sa conscience, à sa dignité. 

L'enfer
Sereno donc se sépare de la femme qui lui a donné une petite fille. Il obtient du tribunal les habituels droits de visite qui permettent au père et à l'enfant de garder ce minimum de relation, ce fil précaire, si nécessaires à l'un et à l'autre. Jusqu'au jour où l'enfant accuse son père d'attouchements. Et alors, bien sûr, commence pour tous les protagonistes, l'enfant, la mère, le père, les proches, ce qui s'appelle l'enfer. 
Acquitté en première instance, Sereno est reconnu coupable en appel. Le lecteur sort pourtant de son livre convaincu de son innocence. Mais ce n'est pas la question. Que parfois, peut-être souvent, la justice se trompe, qu'elle se laisse prendre aux ruses de celui-ci ou aux mensonges de celui-là, que certaines évidences l'égarent au lieu de l'éclairer, comment cela ne serait-il pas ? Et il se peut en l'espèce que la justice se soit trompée. Après tout, le juge de première instance n'avait pas condamné Sereno. Il n'était pas moins juge que son collègue d'appel. Acquitté une fois, condamné une fois, cela laisse de la marge au doute, indépendamment du fait que l'appel soit sans appel. Si le livre ne disait que cela, il ne dirait pas grand chose. Et il ne dirait rien si Sereno était vraiment coupable et que son texte ne fût qu'un plaidoyer pro domo, une tentative plutôt honteuse de vouloir transformer l'opprobre en pitié. 

Non, encore une fois, ce qui fait l'intérêt de son livre, indépendamment du jugement lui-même, indépendamment du fait que Sereno ait ou non abusé de sa fille, c'est le récit d'un affrontement avec le Monstre. C'est la description méticuleuse d'un jeu dans lequel le joueur joue forcément perdant, même s'il est acquitté. Dont il ne peut sortir que vaincu. Littéralement anéanti. 

L'expert 
Dans cette affaire, il n'existe aucun fait matériel. C'est parole contre parole. Celle du père contre celle de l'enfant. Mais l'enfant est un enfant. Un infans, c'est-à-dire celui qui ne parle pas. En tout cas, dont la parole n'est pas énoncée par un être responsable de ses paroles. Comment juger cette parole crédible ? Comment lui donner foi ? La justice navigue entre Charybde et Sylla. D'un côté le risque de ne pas écouter attentivement la parole d'une victime d'autant plus fragile que sa parole est encore naissante, hasardeuse, timide. De l'autre, le risque de donner foi à un enfantillage ou pire encore, à une parole manipulée, téléguidée par d'autres qui, de bonne ou de mauvaise foi, font dire à l'enfant les paroles qu'ils veulent ou qu'ils craignent d'entendre. C'est la sagesse même du juge qui lui fait donc faire appel à un tiers, un expert, capable de démêler le vrai du faux dans la parole de l'enfant. Cet expert, en l'espèce, c'est le psy. Ainsi se met en place un mécanisme terrible, qui interpelle politiquement (Sereno insiste sur le fait que son affaire pose question non seulement à la Justice mais à la démocratie) en ce sens qu'il déresponsabilise à la fois le juge et son expert. Car l'expert ne juge pas. Il se contente d'expertiser. Son avis est consultatif. C'est le juge qui juge. Mais le juge s'est mis dans la situation de ne pouvoir que suivre son expert. Il a recourt à un expert précisément parce que sans lui, il se dit incapable de juger. C'est donc le juge qui juge en droit mais c'est l'expert qui juge en fait. L'expert n'est donc responsable ni du verdict ni de ses conséquences. C'est pourtant lui finalement qui aura joué le rôle principal.

Le piège
Dès le premier jour, Sereno est confronté à des psychologues qui, en toute bonne foi, pour ne pas prendre le risque de laisser une enfant abusée sans soutien, font l'hypothèse qu'il est coupable. A partir de là, son destin est scellé. La psychologue joue tous les rôles. D'abord experte, elle devient thérapeute de l'enfant. Toutes les expertises demandées par les juges successifs ne seront plus que les copiés collés de ses rapports à elle, fautes d'orthographe incluse. Les mêmes rapports serviront de base aux interrogatoires de police. Plus personne jamais n'écoutera que l'enfant, toujours accompagnée de sa psy et de sa mère. La mère et la psy, seules reconnues comme dépositaires de la parole de l'enfant et donc seules autorisées à parler en son nom. D'étape en étape, l'hypothèse devient certitude sans qu'aucun élément nouveau n'apparaisse, et sans même qu'on prenne encore la peine d'écouter ce père d'autant plus suspect qu'il s'obstine à nier et à exiger de pouvoir exercer son rôle de père comme le tribunal de la jeunesse lui en donne le droit et le devoir. Et quand il se bat pour faire valoir ce droit, pour exercer ce devoir, toutes les institutions qu'il appelle à l'aide se réfugient derrière l'argument ultime, celui que personne ne peut contester : l'intérêt supérieur de l'enfant. 

Et ce qui referme définitivement le piège, c'est l'amour même de Sereno pour sa fille. Son désir de la voir, de la revoir le plus vite possible quand on le lui interdit, quand la mère multiplie les obstacles et les procédures. Ce désir le désarme. Se battre contre l'accusation qui pèse sur lui, c'est, on ne cesse de le lui dire, se battre contre l'enfant. Ce qu'il refuse de toute son âme. Au nom de quoi, on ne cesse de lui demander de collaborer avec ceux qui l'accusent. 

Au delà...
« On ne refait pas l'histoire, écrit Sereno, mais on peut montrer comment elle fut écrite ». Il s'y emploie, non seulement avec l'énergie de son immense désespoir, mais aussi avec toute la panoplie d'un philologue averti. Et un grand sens de la logique institutionnelle qui lui permet de comprendre comment des gens qui ne sont ni bêtes ni méchants, peuvent, en toute bonne foi, avec le sentiment du travail fait comme il faut, abandonner tout esprit critique. Au delà, le titre du livre nous le rappelle, Sereno nous pose une question qui dépasse de loin les dysfonctionnements de la justice et la démission des institutions : notre société pense-t-elle que ses enfants ont besoin de pères ? ou un féminisme mal compris la conduit-elle à admettre qu'ils appartiennent à leur mère ? Ceci n'est sans doute pas une autre histoire. 

Marcello Sereno, Comment priver un enfant de son père (Un dysfonctionnement ordinaire de la justice), Préface de François Ost, Editions Jeunesse et Droit, 383 pages, 22 €.


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Les derniers commentaires

  • Dans l’intérêt supérieur de l’enfant …

    par Familles En Péril (IP:xxx.x13.201.114) - 6 septembre 2010 12:24

    Si les avocats cessaient d’être obligatoires dans les situations et procédures de séparation/divorce, combien de parents leurs resteraient-ils à détruire ? En effet, l’on sait fort bien que ces avocats fondent toutes leurs pratiques habituelles à vouloir dissocier, voire détruire les liens familiaux des parents ! Et ce qui est le plus grave, ces pratiques sont admises par la justice familialiste !



    Dans les situations de séparations, divorces conflictuels, au lieu de faire appel aux avocats, pourquoi, ne pas faire appel à la médiation familiale conventionnelle, hors avocat, hors judiciaire et non marchand ?



    En tant que parents conscients et responsables, et victimes du système « psycho-judico-juridiciaire » qui régit les séparations / divorces conflictuels, de manières trop souvent indécentes, nous souhaitons promouvoir les services de médiations familiales avant toutes choses, en passant par la critique d’un système, laquelle critique se justifie pleinement tant il fait souffrir des êtres de tous les âges.



    Nous revendiquons la création d’un meilleur système qui puisse aider les parents et les enfants à sortir de leurs communications néfastes, toxiques, pathologiques,…



    Il s’agit là de la plus grande importance pour l’avenir des familles. Car au lieu de se battre sans arrêt contre l’amputation, et de se battre avec ceux qui pratiquent le social et le juridique, avec une hache de guerre, aidons plutôt à recoller les morceaux !!!...

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