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Nous suivons le véhicule gris d’où dépassent les couronnes mortuaires ; nous empruntons la route sur laquelle elle avait pédalé si souvent au cours de sa jeunesse héroïque ; nous tournons dans les virages de la route du Dela. Les lacets sont à flanc de falaise, et de l’autre côté, à travers les pins, j’aperçois les scintillements de l’étang sous le soleil du matin. « Diaprure matutinale sur l’onde », aurait pu écrire Charlotte Bousquet –mais en cet instant, mon esprit est bien loin des fioritures stylistiques.
Nous passons tout près de la maison de retraite où elle ne voulait pas aller – elle l’appelait « le mouroir »- et continuons dans la colline. Il a plu les semaines précédentes ; les herbes sont vertes, des fleurs roses et jaunes parsèment les prés, les genêts embaument. Le crématorium est perché au sommet d’une des hauteurs qui surplombent l’étang et voit la mer. La pièce est en bois clair ; des bancs sont installés en épi et font face à un petit pupitre. La plus jeune de mes tantes se lève pour lire la courte oraison funèbre que nous avons composée ensemble. Elle revient en pleurs à mes côtés. Le « maître de cérémonie » (comment l’appeler ?) lit à son tour deux autres textes, dont l’un est de Saint-Exupéry, tiré du Petit Prince, et parle des étoiles. La musique, jusqu’alors insignifiante, change ; c’est à présent Brel qui chante doucement sa Valse à trois temps. Elle aimait tant danser la valse. A la fin de la guerre, elle avait même chanté en première partie d’Yves Montand, des chansons d’Édith Piaf. Au rythme de la musique, nous nous levons et marchons lentement pour une dernière caresse sur son cercueil, sur lequel une petite plaque en laiton clame son nom et nous rappelle ses dates : 1922-2009. Lorsque nous reprenons place, les portes derrière le pupitre coulissent ; un homme en sort et fait rouler le cercueil avec lui, dans l’ombre. Les portes se referment : il est de profil, la tête baissée comme pour rendre hommage à cette femme dont il ne sait sans doute rien. La cérémonie est terminée. Nous nous levons pour rejoindre la salle à côté ; nous sommes peu nombreux, seulement la famille, et quelques proches. Une de mes jeunes cousines pleure, seule, près de la porte d’entrée, et je vais la prendre dans mes bras. Elle n’avait pas voulu que l’on fasse savoir son dernier départ, par voie de presse ou d’affichage : « Discrète dans la mort comme elle a vécu » m’a dit ma mère plus tard. Laisser un commentaire |
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