Devenez rédacteur


Des nouvelles du café du commerce des agences de notation : et si on se faisait la Belgique ?

jeudi 22 décembre 2011, par Jean Quatremer


translate : Nederlands English Deutsch +

 

Voir en ligne : http://bruxelles.blogs.liberation.f...

Imperturbable, le trio comique Moody’s (dont l’actionnaire de référence est le même que celui de Goldman Sachs), Standard and Poor’s et Fitch (pas celui d’Albert Crombie, l’autre) poursuit sa performance en dépit des lazzis du public. Il faut dire que leur numéro n’a guère varié depuis deux ans et que l’on commence à s’en lasser, tellement il est attendu : surprises, comme tout le monde, car elles sont comme tout le monde comme le montre leur incapacité à voir venir crises ou faillites, par la crise de la dette souveraine, les agences se sont mises à dégrader à tour de bras les États victimes de la défiance des investisseurs. Après tout si les investisseurs s’inquiètent, c’est qu’il a des raisons, non ?

La boucle ou la prophétie autoréalisatrice est parfaite : les investisseurs sont défiants, les agences dégradent ce qui renforce la défiance des investisseurs ce qui pousse les agences à dégrader davantage ce qui renforce la défiance, etc. Jusqu’à la faillite. Bon, au fond, on devrait s’en fiche royalement des agences. Car leurs analyses  économiques sont dignes du café du commerce et je suis parfaitement capable de faire les mêmes ainsi que Maurice, mon copain du café du coin. Ce n’est pas la brillante « analyse » de Moody’s qui a dégradé vendredi soir de deux crans la Belgique qui passe de Aa1 à Aa3 qui va me faire changer d’avis.

 

Notez bien : la dégradation est de deux crans, pas de un, hein, sans doute parce que la Belgique a enfin un gouvernement après dix-huit mois de crise et, mieux, a réussi à adopter un plan de rigueur à 12 milliards d’euros. Ça leur apprendra à ces crétins qui sentent la frite. Moody’s invoque trois raisons à cette dégradation. La première est incontestable : c’est le sauvetage de Dexia qui va plomber les comptes publics belges. Mais si le royaume l’avait laissé couler, c’est ça qui est rigolo avec les agences, elle n’aurait pas non plus échappé à la dégradation, car on aurait risqué la grosse crise systémique. C’est un jeu auquel les agences gagnent à tous les coups. Tu laisses filer ton déficit pour sauver la croissance ? Paf, deux crans en moins. Tu serres les boulons pour éviter un trop gros déficit ? Paf, deux crans en moins aussi. On doit bien rigoler chez Moody’s.

Bon, comme il faut bien avoir l’air sérieux, on enfile les perles. Pour l’agence américaine, amie de Goldman Sachs, ce parangon de vertu, « la fragilité des marchés de la dette publique est de plus en plus accusée et a peu de chances de s’arrêter dans un avenir proche »,avenir qu’elle sait lire, évidemment, comme elle l’a montré de l’Argentine aux subprimes en passant par Enron.« Cela se traduit dans un potentiel accru de tensions sur le financement des pays de la zone euro avec une dette publique et des besoins de refinancement comme la Belgique ». Ca, c’est beau comme l’antique : en disant cela, Moody’s accroit de fait la« tension sur le financement », ce qui va justifier une future dégradation. D’ailleurs, pas conne Moody’s, elle a déjà placé la Belgique sous perspective négative. Et bien sûr, comme cela va coûter cher au Royaume, cela entraine une« hausse considérable des risques à moyen terme pour la croissance économique, bien au-delà de tout ajustement cyclique normal, dans la petite et très ouverte économie belge ». Paf, ça leur apprendra à être une économie ouverte, genre élève modèle de l’OMC.

Bref,  Moody’s dégrade la Belgique parce qu’il y a une crise de la dette souveraine et, par conséquent, une crise économique. Bien vu l’aveugle, mais cela s’applique à tous les pays de la zone euro, mais aussi à la Grande-Bretagne (regardons calmement son tableau de bord et fuyons ensuite) qui, curieusement, passe sous son radar.

Curieusement, Moody’s oublie de se poser la question essentielle : les risques de défaut belge ont-ils augmenté ces derniers mois au point de justifier une dégradation de deux crans ? Elle aurait eu du mal à le faire. Car la Belgique a montré dans un passé récent qu’elle avait la capacité de réduire fortement son endettement : celui-ci est passé de 130 % du PIB en 1993 à 84 % en 2007. Soit une réduction de 46 points ! Pas mal pour un petit pays, non ? Certes, à cause du coût du sauvetage des banques, en 2008, la dette est repassée à 96,2 % et, pour la première fois depuis longtemps, la Belgique a de nouveau un déficit primaire (hors intérêts de la dette). Mais après avoir atteint 2,2 % du PIB en 2009, il a été ramené à -0,7 % en 2010. Et le nouveau gouvernement vient d’adopter un plan de rigueur de près de 12 milliards d’euros (pour un pays de 11 millions d’habitants…). La France serait-elle capable d’adopter un tel plan ?

Surtout, la Belgique est un pays riche dont l’épargne privée couvre plusieurs fois le montant de la dette publique. La souscription, au début du mois, par les Belges de plus de 5 milliards d’euros de bons du Trésor (contre 200 millions attendus) montre que le pays a de la réserve sous le pied. Bref, les créanciers du Royaume ne sont pas prêts de perdre leur mise. Mais grâce à Moody’s et à ses copines, ils vont pouvoir se faire davantage de gras sur le dos des Belges.

Les commissaires européens -dont le commissaire socialiste espagnol chargé de la politique de concurrence, Joaquin Almunia- qui ont affaibli le projet de réglementation des agences de notation présenté le mois dernier par Michel Barnier vont peut-être commencé à se poser des questions sur la capacité du thermomètre à fonctionner correctement. L'urgence absolue, désormais, est de sortir des textes prudentiels l'ensemble des références aux notes des agences afin de ne pas déclencher des ordres de vente en cascade. L'urgence absolue est là.

 

 


translate : Nederlands English Deutsch +

Laisser un commentaire

?

Derniers articles de Jean Quatremer :


Quand la commission redécouvre la croissance...

Euro : Sarkozy se « mélenchonise » dans la dernière ligne droite

L’UE d’espoir au conseil européen

 

D'autres articles:

Belgique

Les indépendantistes flamands en embuscade (Jean Quatremer)

Chroniques de crise (2) : bye, bye, l’euro ? (Charles Bricman)

I had a dream… (Charles Bricman)


Agence de notation

2012, la grande incertitude politique française (Argoul)

L’Union veut déjouer les fausses notes (Jean Quatremer)

Les agences de notation complices des spéculateurs ? (Jean Quatremer)





Medium4You.be  Politique éditoriale | Conditions générales et vie privée | Contactez-nous