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Disgrâce, de J.M Coetzee

jeudi 22 décembre 2011, par Charles Bricman


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Voir en ligne : http://blog.pickme.be/2011/12/18/di...

 


Je me méfie instinctivement des citations superlatives. Vous savez? Celles qu’on trouve sur la jaquette des livres à la mode – la mode étant, en l’espèce, l’alibi de l’acheteur efficacement socialisé. Or, la jaquette annonçait, selon Le Nouvel Obs, rien moins qu’ un « prodigieux roman qui a sa place parmi les chefs-d’œuvre de la littérature universelle ». Pire encore, peut-être, l’éditeur avait fait placer sur la une de couverture une pastille auto-collante désignant un des dix romans de la première décennie du siècle « à lire absolument ». Mais bon: il est d’un Nobel de littérature (2003), aussi. Ce qui n’est pas forcément une tare, faut quand même pas pousser.

Eh bien, Disgrâce de J.M. Coetzee (prononcez Koutzia en afrikaans approximatif) est effectivement un livre important. Il n’est de vrai panthéon des lettres que personnel et le mien contient  des titres qui seraient pour vous des intrus aussi bien qu’il y manque des géants, car on ne peut pas tout lire. Ma bibliothèque est un dépôt chaotique dont la cohérence ne se montre à mes yeux qu’avec le temps qui coule et à mesure que s’y parfait le désordre.

Mais restons à ceci.

C’est un roman crépusculaire, je ne pourrais mieux dire. Coetzee se présente paraît-il lui-même comme un écrivain occidental vivant en Afrique australe, ce qui paraît bien vu mais appelle impérieusement un complément de temps: il est né en 1940 et avait donc déjà franchi, au moment de la publication de Disgrâce, les soixantièmes fermentants. Ça situe le contexte spatio-temporel et justifie ma recommandation de vous munir pour la lecture de quelques comprimés de Prozac, à tout le moins de ne l’entreprendre qu’après un cure préventive de millepertuis.

On ne rigole pas. L’histoire est captivante, elle se lit comme un… roman, jusqu’au bout de la nuit, mais si elle a été distinguée par le Booker Prize en 1999 et, dans sa traduction française, par le Prix du meilleur livre étranger 2002, je parierais bien qu’elle ne figure pas dans les favoris du Club des Optimistes.

Quoique.

David Lurie, prof de lettres pour raisons alimentaires, est d’un monde assiégé qui décline, c’est sûr. Il est inquiet pour sa fille, forcément de sa race, mais Lucy réagit autrement et l’affronte lucidement pour tenter ‘y trouver sa place au lieu de se barricader dans la citadelle qui tombera tôt ou tard. Et Lurie, symboliquement, fera comme elle à la dernière ligne du récit, si vous m’en croyez.

C’est une œuvre puissante, qui convoque quelques mythes fondateurs de la civilisation, de Don Juan à Sisyphe, en se contentant de les évoquer entre ses lignes, sans aucune pesanteur démonstrative, ce qui est à mes yeux la marque d’un grand roman, ce genre irremplaçable et nécessaire, dont on ne cesse d’annoncer la fin mais qui n’en finit pas de renaître, comme s’il n’était pas seulement la marque de l’Occident, mais la condition de la civilisation quand elle porte ses plus beaux fruits.

Lisez donc Disgrâce si vous ne l’avez déjà fait et si vous avez le courage d’affronter le monde comme il va.

 


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