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Située en plein cœur de Marrakech, la place des Ferblantiers se trouve à la croisée des chemins menant vers Riad Zitoun et jamâa El Fna, vers le Mellah, Arset el mâach et le Palais el Bahia. C’est un lieu de passage obligé quotidien, pour des milliers de marrakchis et de visiteurs en quête d’objets d’artisanat en fer forgé. Dès l’arrivée à cette place, on est saisi par l’animation et le grouillement d’une foule dense de gens toujours pressés et le bruit assourdissant et rythmé des marteaux qui s’abattent sur les plaques de fer, du matin au soir. L’atelier du Mallem Meyer est situé à l’entrée de la place. Ce juif marocain est le descendant d’une vielle famille d’artisans ferblantiers, de pères en fils, bien connus à Marrakech et estimés de tous. Le mâalem est cependant inquiet aujourd’hui pour sa succession. Agé en effet de cinquante cinq ans et père de deux filles, il n’a pas eu d’enfants mâles pour perpétuer la profession de ses ancêtres. La seule solution qui lui reste et à laquelle il ne cesse désormais de penser, est de trouver un mari pour sa fille Esther, un jeune juif auquel il pourrait confier plus tard la direction de son atelier et tous les secrets de la profession. Esther, la fille cadette de son père, est une belle demoiselle de vingt et un ans. Elancée et d’une forme gymnastique, elle porte presque toujours des habits qui la moulent, lui donnent des allures de mannequin et une démarche majestueuse. Sa peau d’une blancheur très claire, un peu pâle, la différencie nettement des autres filles marrakchies au teint basané pour la plupart. Son visage aux traits fins et réguliers est attirant. Et plus attrayants et plus séduisants encore sont ses beaux yeux verts dont jaillit toujours un certain air de douceur et de gaîté. Mais il arrive souvent que les plus belles créatures soient victimes de leur beauté. C’est le cas d’Esther. Deux fois par jour elle doit traverser la rue Riad Zitoun, prendre le bus à Jamâa el Fna pour se rendre à une école de sténodactylographie située au quartier du Guéliz. Dès qu’elle quitte son domicile elle est abordée par de jeunes voyous qui viennent lui faire des avances, l’importunent, la harcèlent et parfois même n’hésitent pas à l’agresser. En ce début du mois de mai, il commence déjà à faire très chaud à Marrakech. Esther porte des robes légères découvrant ses belles jambes galbées et augmentant ainsi le nombre de ses détracteurs. L’un d’eux la suit jusqu’à la station de l’autobus et essaie de la contraindre à lui parler. Le comportement de cet individu finit par révolter un autre jeune homme qui attend également le bus. Son intervention énergique met fin au harcèlement et oblige le chenapan à déguerpir. Poussant un soupir de soulagement et les larmes aux yeux, Esther remercie son sauveur : - Vous êtes vraiment très gentil et je vous remercie, monsieur - Vous n’avez pas à me remercier. Tout d’abord il s’agit d’un vaurien qui harcèle des jeunes filles sans défense et ensuite vous n’êtes pas une étrangère pour moi. - Comment ça vous me connaissez Monsieur ? - Nous habitons le même quartier…Vous êtes bien la fille du mâalem Meyer ? - Vous connaissez mon père aussi ? - Mais qui ne connaît pas monsieur Meyer le grand Mâalem ? L’échange de ces paroles semble maintenant avoir dissipé tout le trouble et l’émotion violente vécue par Esther. Le jeune homme se présente alors comme étant Brahim, vingt cinq ans, technicien de laboratoire travaillant dans une grande société à la zone industrielle de Marrakech. Depuis ce jour ils décident de faire désormais le chemin ensemble. Lui vient le premier au lieu de rendez-vous pour attendre et accompagner la jeune fille qui arrive toujours avec un grand sourire aux lèvres. Et, au fur et à mesure des jours qui passent, ils deviennent plus proches l’un de l’autre, se familiarisent, se tutoient et se communiquent désormais tous les détails de leur quotidien et de leur vie intime. Brahim est un garçon merveilleux et d’une personnalité attachante. Ses yeux noirs pétillent d’intelligence. Quand il vous regarde, il vous captive et retient toute votre attention. Sans le vouloir, Esther s’est éprise de lui dès les premiers jours. Deux semaines après leur rencontre, il décide, après beaucoup d’hésitation, d’inviter son amie à prendre une glace à la terrasse d’une crémerie du centre ville. Sans aucune résistance, la jeune fille accepte. Cette première sortie va marquer une nouvelle étape dans leur relation amicale, car, à partir de ce jour là, ils vont passer ensemble pratiquement toutes les fins d’après midi. Le weekend est l’occasion la plus attendue de la semaine. Ils vont au cinéma et, à la sortie ils prennent une calèche pour une promenade sur les grandes artères de la ville. Il est dix huit heures ce samedi quand ils passent devant le jet d’eau de la mamounia et s’engagent sur la belle avenue de la ménara. C’est le moment où le soleil plonge ses dernières flammes rouges qui viennent percer le voile noir de la nuit tombante, donnant lieu à un véritable festival de couleurs rouge, noire, grise et brique que l’on voit de loin, couvrir peu à peu les sommets des palmiers verts. C’est en ce moment du crépuscule où, semble-t-il, les flammes de l’amour s’allument et s’attisent. Sans se rendre compte, Brahim passe son bras autour du cou d’Esther qui laisse, à son tour, choir sa tête sur l’épaule de son ami. Cette fois c’est fait, l’amour est scellé…Une nouvelle étoile est apparue dans le firmament. L’amour est un volcan en sommeil. Quand il se met en éruption et lâche ses laves, rien ne peut plus l’arrêter. Ces jeunes gens ont beau résister pour retenir leurs sentiments, elle par timidité et lui par respect, mais la foudre de l’amour finit par venir à bout de leur résistance. Après tout, aimer n’a jamais été un crime, surtout quand le sentiment ressenti est pur et sincère. Le cocher qui a l’habitude de ces randonnées amoureuses, ralentit toujours au moment opportun, la course de ses chevaux, la réduisant presque à une allure au pas. Les amoureux peuvent ainsi mieux vivre leur idylle. Pour Brahim et Esther c’est le plus beau jour de leur vie, le jour du premier baiser sur la bouche qui fait vibrer leurs cœurs et leurs esprits. Les semaines qui vont suivre vont être l’occasion, pour les deux amoureux, de visiter tous les beaux sites de cette ville prestigieuse qu’est Marrakech : le bassin de la ménara et tous les mystères qui entourent son passé, la place de Jamâa El Fna avec ses charmeurs de serpents, ses dresseurs de singes, ses acrobates, sa musique des Gnaouas, les beaux restaurants marocains avec leurs spectacles folkloriques, les riads de la médina avec leurs danses orientales, la vallée de l’Ourika avec ses jardins verdoyants et ses ruisseaux. Chaque jour qui passe laisse son empreinte, ses souvenirs inoubliables, et constitue une nouvelle page de ce grand amour. Mais le moment est venu où il faut penser à l’avenir, autrement dit au mariage, seul et unique moyen de perpétuer leur union. Pour cela il faut mettre les parents au courant de leur relation et de leur désir de se marier. Ce n’est pas du tout une chose aisée, étant donné la différence des religions et les milieux traditionnels dont sont issus les deux prétendants. Elle appartient à une vieille famille juive orthodoxe très attachée à ses dogmes. Ses ancêtres avaient tous habité au Mellah, un quartier généralement entouré de murailles et réservé strictement aux juifs. Quant à lui, il est le fils d’un chérif Idrisside, descendant du prophète Mohamed. C’est dire tout le problème qui va se poser maintenant aux jeunes amoureux et toutes les difficultés qu’il va falloir surmonter. Après quelques jours d’hésitation et de réflexion, l’un comme l’autre prend la décision d’en parler à sa famille. En apprenant la nouvelle, Mâalem Meyer est tout simplement scandalisé et abattu. - Non, je refuse d’y croire, lance t-il à sa fille. Comment, toi Esther, cette enfant que j’aime tant, en qui j’ai entière confiance, tu me fais un tel affront ? Ce n’est pas vrai…Comment oses-tu lier une relation amoureuse avec un musulman ? Quoi, tu veux renier ta religion, ruiner ta famille, souiller notre honneur et faire de moi la risée de tous les juifs de Marrakech ? Tu veux savoir ce que j’en pense ? Eh ! Bien je préfère mille fois être brûlé vif que de voir ma fille convoler en mariage avec un arabe musulman. Voila. -Mais papa, ce que vous dites là était valable en votre temps, aujourd’hui… -Arrête. Je ne veux plus rien entendre de toi. Après tout, tu es majeure, fais ce qui te plaît, mais sache bien que par ce mariage tu vas mettre fin à tes relations avec ta famille. Je ne veux plus te voir ici, disparais de ma vue. Je dirai à tous mes amis que tu es partie à l’Etranger...Hein ! .Et dire qu’avant sa mort ta mère me recommandait de prendre soin de toi et de te chérir…Va maintenant au diable. Il éclate en sanglots -Vas-y, sors de chez moi, va-t-en d’ici, je ne supporte plus ta vue. Esther ne peut plus entendre davantage. Ses yeux se mouillent et son cœur est sur le point de jaillir de sa poitrine. Elle regarde tristement ce vieux père, autrefois très aimable et très tendre avec elle, et se dirige vers la porte qu’elle va peut-être franchir pour la dernière fois. Elle est devant un dilemme, une situation dont elle ignore comment en sortir. Brahim ? Elle l’aime, elle l’adore ; et il n’est pas question de s’en séparer, quitte à endurer les pires souffrances. Il est désormais l’homme de sa vie, auquel elle a juré amour et fidélité jusqu’à la fin de ses jours. Brahim plus chanceux quant à lui, ne se voit pas opposer un véto absolu. Son père bien que très attaché aux principes religieux et aux traditions, reste toutefois assez tolérant pour ce qui de la vie intime de ses enfants. Bien entendu, ce choix, par son fils, d’une juive comme épouse, ne l’enchante guère, mais il préfère adopter une attitude plus sage, sachant la forte personnalité de son fils et son entêtement habituel d’accepter de revenir sur ses décisions. Ces difficultés familiales et ces anicroches de la société indigène, après tout normales et prévisibles, n’empêchent pas les jeunes amoureux de rester unis. Bien plus, leur amour prend la forme d’une union sacrée et d’un engagement à vie. La situation est sérieuse. Tous les deux sont maintenant conscients de leur responsabilité et des sacrifices qu’il va falloir consentir pour sauver leur amour et garantir leur avenir. Leur présence à Marrakech n’est plus souhaitable et risque de s’avérer de plus en plus malaisée. Il faut donc partir, partir loin…Quitter cette belle ville rouge qu’ils ont toujours aimée ; là où ils ont grandi et connu l’amour, cette cité prestigieuse aux mille et mille merveilles, ne plus voir chaque jour Jamâa el Fna, la koutoubia et les sommets enneigés de l’Atlas. Mais tant pis, c’est le prix de l’amour. Après moins d’un mois à Marrakech, Brahim et Esther s’envolent pour le Canada où ils trouvent du travail et s’installent définitivement après avoir célébré leur mariage civil auprès de la mairie de Montréal. Bien entendu, les relations ne sont pas coupées avec le Maroc. Ils envoient régulièrement argent et cadeaux à leurs parents et proches. Cinq ans après, Mâalem Meyer qui atteint soixante ans, pense de plus en plus vendre son atelier et s’installer au Canada pour y passer les derniers jours de sa vie et rejoindre Esther, sa fille qu’il n’arrive pas à oublier. M. Hadj BOUHOUCH
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