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Et le Cachemire trembla…

jeudi 25 mars 2010, par L’Echo de Shalimar


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Au Pakistan, la région himalayenne frontalière de l’Inde est appelée Azad Kashmir. Le Cachemire libre. Trois guerres se sont déjà produites en son nom et en celui du Cachemire indien. Des années de tensions dont les premières victimes sont les populations éparpillées des deux côtés de la frontière. Aux horreurs commises par l’armée indienne sur les populations locales ont répondu des attaques islamistes parfois financées par le Pakistan. Les Indiens et les Pakistanais ont su faire un usage redoutable de la langue eux qui, chacun de leur côté de la ligne de contrôle, parlent de la région d’en face comme du « territoire occupé ». Bollywood, qui d’ordinaire ne sévit pas sur les sujets politiques, a produit en 1998 un beau film sur la question des territoires du nord de l’Inde. De tout cœur est l’histoire d’un journaliste de radio envoyé dans le Cachemire indien à l’occasion des 50 ans de l’indépendance du pays et tombé fou amoureux d’une Cachemirie qui se destine à une attaque suicide. Le Cachemire pakistanais comme le Cachemire indien souffrent en effet de l’implantation de groupes terroristes qui rendent la région instable. L’Inde dénonce ces attaquants qu’elles considèrent comme des marionnettes aux mains de l’armée pakistanaise.

Cela faisait donc déjà beaucoup à supporter pour les habitants du Cachemire lorsque le 8 octobre 2005, la terre se mît à trembler. On se souvient des images de Pachtounes rescapés, de leurs visages en lame de couteau et de leur fierté légendaire mise à la trappe lorsqu’il leur fallut se battre pour une couverture et une tente. Cinq années après le séisme, le Cachemire pakistanais continue de cicatriser. Sur la route qui mène d’Islamabad à Muzaffarabad, la capitale du Cachemire pakistanais, les ponts suspendus ont été reconstruits et le paysage n’a jamais été aussi beau. Mais les panneaux rappellent à l’ordre. Des travaux liés au tremblement de terre ont toujours lieu un peu partout. Il faut à nouveau rendre la montagne accessible à l’homme. Les locaux circulent sur ces routes merveilleuses du Cachemire dans de vieilles Jeeps Toyota. Le genre de voitures qui, lorsqu’elles sont garées à Islamabad, provoquent chez les passants la peur panique d’une attaque à la bombe.

A l’approche de la capitale du Cachemire pakistanais, les dégâts sont plus criants. Les maisons se sont effondrées comme des châteaux de cartes. Certaines n’ont pas été reconstruites et ressemblent à des tas de pierres oubliées dans un coin de la montagne. Beaucoup de Cachemiris continuent de vivre dans des abris temporaires. Les quelques habitations reconstruites en dur répondent aux mêmes critères : il s’agit de maisons en terrasse avec des toits recouverts de feuilles de métal, une structure en ciment ou non selon les moyens des familles et une véranda. Les maisons traditionnelles du Cachemire ne peuvent pas résister aux séismes. Les gens qui ont pu se refaire un logis ont donc essayé, avec leurs moyens, de réaliser des constructions plus sûres. Les plus pauvres n’ont pas eu d’autre choix que de reconstruire à la manière de leurs ancêtres. La gabégie étant une affaire importante pour les gouvernants locaux, certains responsables ont quant à eux cru bon, quelques semaines après le séisme, de revendre aux plus offrants les feuilles de métal distribuées par les autorités.

Les maisons reconstruites en dur appartiennent souvent à des familles aisées dont des membres vivent à l’étranger. Les Cachemiris sont un peuple de migrants. La tranquille ville de Mirpur, située au sud du Cachemire, est communément appelée « la petite Angleterre » du Pakistan, ses habitants ayant migré vers l’Angleterre. Les plus chanceux de ces Pakistanais d’Europe reviennent à Mirpur et finissent leurs vieux jours dans des maisons manoirs qu’ils se sont fait construire. D’autres envoient de l’argent à leurs familles et nourrissent l’économie locale. Dans les magasins, les prix s’affichent autant en livres sterling qu’en roupies. Les jeunes de la ville fument des cigarettes et ressemblent aux petites frappes des films de Ken Loach.

Rien de tel à Muzaffarabad. Dans la capitale du Cachemire, la vie est moins douce et le fond de l’air plus frais. Pour se réchauffer, les hommes portent enroulés autour de leurs longs corps des châles épais qu’ils remontent jusqu’au nez. Ville où les fleuves Jhelum et Neelum se rencontrent, Muzaffarabad est aussi dangereusement proche de l’épicentre du séisme de 2005. 11 000 habitants de Muzaffarabad furent tués lors du tremblement de terre. Dans les rues crasses de cette ville construite en côte, les motocyclettes se fraient un chemin à toute vitesse. Les gens marchent vite en se donnant des coups de coude pour passer. Ils ont l’air de vouloir s’échapper. La moitié des bâtiments de Muzaffarabad tombèrent au moment des secousses. La moitié d’une ville de presque 800 000 habitants à terre. Le gouverneur du Cachemire de l’époque affirma alors devant les journalistes qu’il était maintenant en charge d’un cimetière à ciel ouvert.

Balakot est une petite ville située à une quarantaine de kilomètres de Muzaffarabad. Difficilement accessible par route et coupée du reste du monde pendant la saison des pluies en juillet, l’endroit est au plus près de la faille responsable du tremblement de terre. Toutes les habitations de Balakot ont été détruites lors du séisme à l’exception de deux maisons et d’un marché couvert. Cinq ans après les faits, des ouvriers des travaux publics sont encore sur tous les fronts. Dans l’hôtel PDTC de la ville, entièrement détruit et reconstruit par la suite, les employés cuisinent des parathas, ces galettes cuitent dans de l’huile. Ils ont tous perdu des membres de leur famille. Nous avons suivi ici Naeem, un ingénieur de l’armée pakistanaise basé à Islamabad et chargé depuis quatre ans de contenir l’érosion du sol à Balakot. Son travail est essentiel, car les pentes terreuses risquent à tout moment de s’effondrer sur les routes tracées dans la montagne. Il est assisté dans sa mission par un homme de Balakot qui sait bien combien il est important de sécuriser sa ville. Cet ancien garde forestier a perdu son épouse, une directrice d’école, dans le tremblement de terre. Lui-même se trouvait dans un champ de la vallée le matin du 8 octobre. Lorsque la terre s’est mise à trembler, il n’a pu que s’allonger au sol et attendre en s’accrochant à l’herbe rare. L’une des deux seules maisons de la ville ayant échappé à la destruction appartient à cet homme.

A Balakot, les maisons ont des toits de couleur bleu ou rouge, signe qu’il s’agit bien d’abris temporaires. Ces habitations ont été majoritairement offertes par l’Arabie Saoudite. Malgré l’aide internationale, et notamment celle des ONG, le gouvernement pakistanais souhaite délocaliser les habitants vers un autre « Balakot » qui est en court de construction. Sur les 6000 personnes que comptait la ville, 2000 ont déjà tout quitté. Les autres sont trop pauvres ou refusent, par attachement, de s’en aller. L’ancien garde forestier veut faire en sorte qu’en cas de nouveau tremblement de terre, les choses se passent un peu mieux que la fois précédente. Mais comme ses voisins, il n’envisage pas la fuite. Les morts enterrés dans la ville ne peuvent pas être abandonnés et un Pachtoune n’oublie pas facilement d’où il vient. Une folie selon le gouvernement pour qui Balakot est avant tout une ville qui sera rasée en cas de nouveau séisme. Aujourd’hui, les filles d’un quartier de la ville étudient dans leur école qui n’a pas été reconstruite en dur de peur de nouvelles secousses. Les élèves suivent les cours sous des tentes offertes par la Chine. De gros caractères en mandarin sont écrits sur les toiles qui, entrouvertes, laissent s’échapper les rires des fillettes emmitouflées dans leurs voiles. Non loin de là se trouve la tombe de deux fiers guerriers de la région, Syed Ahmad Shaheed et Shah Ismail Shaheed Brelvi, morts en 1831 alors qu’ils combattaient contre l’armée sikh. En sécurité dans leur jardinet du haut de la ville, les pierres tombales ont elles très bien résisté au tremblement de terre…




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