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Ils habitent tous les deux au quartier Lemlahfa de Sidi Kacem. Mohamed l’a repérée entre toutes les jeunes filles du lycée. Pour lui Fadila est la plus belle, la plus élégante et surtout la plus gentille de toutes. A l’âge de dix sept ans, elle a déjà l’allure d’une fille à marier. Grande de taille, la poitrine sexy et un beau visage au galbe harmonieux et captivant, telle est Fadila quand elle fait la connaissance de Mohamed. Le jeune homme succombe irrémédiablement à ses charmes et n’a plus d’yeux que pour elle. Tous les vendredis, ils passent l’après midi ensemble près de la zaouïa aux berges de l’oued Rdom, cette petite rivière aux nombreux méandres, aux eaux limpides et chantantes, qui coule indifférente au paysage et au temps. C’est le mois de mai. Les champs de blé sont en épis, la tiédeur du printemps succède au froid rigoureux de l’hiver. Les arbres fruitiers en pleine floraison répandent leurs aromes agréables. Abeilles et papillons multicolores volettent autour des fleurs. Avec la nature en fête, les cœurs se réchauffent, s’épanouissent et les passions s’avivent. Mohamed et Fadila, seuls au milieu de ce paysage magnifique et cette nature souriante, se sentent tout simplement en extase, transportés dans un autre univers, un monde de rêve et de volupté où l’esprit s’enivre et se perd. Assis l’un à coté de l’autre à l’ombre d’un pommier en fleurs, la main dans la main ils regardent et écoutent avec délice le murmure de l’eau se faufilant entre les parties saillantes des pierres. Ils éprouvent pour la première fois de leur existence une certaine sensation d’aimantation, une force incontrôlable d’attirance l’un vers l’autre et un besoin vital d’être ensemble. Ce sentiment d’attachement et de tendresse n’est autre en réalité que l’éclosion dans leurs cœurs de jeunesse du premier amour de leur vie, un amour innocent, éthéré, pur et angélique. Durant toutes les vacances d’été, ils viennent deux à trois fois par semaine en cet endroit pour se rafraîchir au bord de l’eau et vivre encore une fois un instant de plaisir, des moments de bonheur que chacun d’eux voudrait bien immortaliser. Donnant libre cours à leur joie, ils courent comme des gamins, se ruant sur l’herbe des prés verdoyants ou jouant à cache à cache dans les champs de blé. Le soir venu quand ils se quittent Mohamed continue à vivre avec elle dans le rêve. Il n’arrive pas à se départir de l’image de cette jeune fille qui accapare désormais son esprit et son imagination. Il la voit en permanence devant lui avec une robe ou un pantalon qui moulent bien sa taille fine et la rendent désirable. Ses beaux yeux noisette au regard troublant, sa longue tresse de cheveux châtains, le velouté de sa peau, le timbre de sa voix chaude et pleine de tendresse, bref tout en elle le charme et le captive. Les vacances terminées, chacun d’eux doit rejoindre son établissement scolaire. Mohamed qui a passé son bac au mois de juin dernier rejoint Montpellier pour continuer ses études. Quant à Fadila elle se voit tout simplement interdire d’aller au lycée. Son père un Soussi orthodoxe considère que sa fille est devenue trop attirante pour être laissée libre et sans contrôle. Pour lui, l’instruction reçue jusqu’à présent par Fadila est suffisante pour une jeune fille dont le destin final est avant tout, selon lui, le mariage et la procréation d’enfants. Dans la société marocaine traditionnelle, l’autorité du père reste encore prépondérante et décisive. Son épouse décédée depuis quatre ans, Si Brahim, vieil épicier bien connu dans la ville considère qu’il est de son devoir de veiller à la conduite et à l’avenir de sa fille. Une lettre postée à Montpellier destinée à Fadila et interceptée par le père, ne fait qu’asseoir davantage son appréhension et sa décision de suivre désormais de très près l’activité de la demoiselle. La lecture du papier de Mohamed ne laisse plus aucun doute sur les relations amoureuses de Fadila. Le jeune homme y évoque tous les souvenirs de leurs sorties ensemble et les randonnées au bord de la rivière avant de renouveler tout son attachement et son amour pour sa bienaimée. -Et moi qui la prenais encore pour une gosse innocente, soupire Si Brahim. Ah ! Les filles… Et dire que j’ai repoussé plusieurs demandes en mariage. Après tout pourquoi attendre encore ? Elle a bien dix sept ans révolus. Et il vaut mieux la marier que de la laisser faire une bêtise. Sa défunte mère et moi l’avions bien promise à son neveu Omar. Eh ! Bien passons aux actes. Informée de la décision de son père, Fadila n’en revient pas. Elle reçoit la nouvelle comme une foudre qui la terrasse. Ne pouvant retenir ses larmes elle éclate en sanglot et saisit la main de son père qu’elle serre très fort et embrasse. - je t’en prie papa ne fais pas ça. Tu m’as déjà privée de mon lycée…ne m’enterre pas vivante papa. - Comment ça ? Le mariage signifie pour toi la mort. C’est la première fois que j’entends une chose pareille de la part d’une fille. Allons, allons !…De toute façon, ma décision est prise Au fait, est-ce que par hasard tu aurai un petit ami quelque part. Elle rougit et prend peur - Moi papa…Pas du tout, je n’ai de toute ma vie connu personne. - Hein ! Eh ! bien sache ma fille qu’il ne faut pas toujours faire confiance à ces garçons trop galants qui, pour abuser d’une demoiselle, leur tiennent de beaux discours d’amour et leur promettent le mariage, une union qui ne se réalise d’ailleurs jamais. Fadila connaît parfaitement le caractère de son père et son habitude de ne jamais plier ou revenir sur une décision prise. De plus elle commence à douter que le vieux a certainement entendu quelque chose au sujet de son ami Mohamed. Lui faire interrompre subitement ses études et vouloir la marier avec une telle précipitation n’est pas, pense-t-elle un fait du hasard. -Pourquoi depuis qu’il est parti à Montpellier il ne m’a pas envoyé une seule lettre ? S’interroge-t-elle. Ne pense-t-il plus à moi ? Serait-il un lâche, un perfide qui a profité de ma naïveté ? Non ! Je n’ose pas croire un seul instant qu’il puisse agir ainsi. C’est un garçon merveilleux. D’accord, d’accord mais encore une fois pourquoi ne m’a-t-il pas écrit ? Perdue en conjectures et dévorée par le doute, elle ne sait plus quoi faire ni comment tenir tête à son père et repousser ce projet de mariage. Ce n’est pas facile. Pour le moment son enthousiasme se transforme en affliction. Avec les jours qui passent elle se laisse gagner par la dépression et une certaine indifférence à tout ce qui l’entoure. Elle ne fait que pleurer jour et nuit. Elle a l’impression que le fantôme du malheur rode autour d’elle. La jeune fille joyeuse n’est plus que l’ombre d’elle-même. Ses yeux au regard éteint expriment l’épuisement et la souffrance. De l’autre coté de la Méditerranée se trouve un certain Mohamed tout aussi malheureux que Fadila. Il a quitté le Maroc depuis presque quatre mois. Il est à sa cinquième lettre sans réaction de la part de.sa bienaimée. L’a-t-elle oublié ? Connaît-elle un autre garçon ? Ses interrogations restent sans réponse. Pendant ce temps Si Brahim ne perd pas une minute. Il se met en rapport avec son frère épicier à Casablanca, père d’un fils de vingt deux ans et décident en commun accord, comme dans une opération commerciale, d’unir leurs enfants dès le mois de mai. Ce mariage arrange doublement Si Brahim. Se sentant fatigué il éprouve en effet le besoin de regagner sa province natale le Sous pour y vivre ses derniers jours. Mais avant de quitter Sidi Kacem il tient à garantir un avenir stable à sa fille en la mariant à son neveu. C’est le devoir de tout père consciencieux. Du moins, c’est ce qu’il pense. L’année universitaire terminée Mohamed retourne au Maroc. Tout au long du trajet, il n’a pensé qu’à elle. Qu’est-t-elle devenue se demandait-il ? A-t-elle reçu mes lettres ? Pourquoi n’a-t-elle pas répondu ?un tas d’interrogations se bouscule dans son esprit et des idées noires commencent à lui mordre la cervelle. Dès son arrivée au quartier Lemlahfa, son cœur bat à se rompre. Sa première surprise est d’abord l’absence de Si Brahim. Un autre homme détient maintenant l’épicerie. Il s’avance vers lui et demande. - Salam. Pardon Monsieur c’est bien ici la boutique de si Brahim ? - Oui…C’était. Vous êtes un client ? - Non mais ma famille le connaît. - Eh ! Bien cet homme que tous les habitants connaissent bien a quitté définitivement Sidi Kacem. Aujourd’hui il vit dans sa région natale, le Sous. - Et sa famille ? - En vérité il vivait seul avec sa fille. Avant de partir il l’a donnée en mariage à son neveu, un commerçant de Casablanca. Cette dernière parole a l’effet d’un coup de massue sur Mohamed qui met fin subitement à l’entretien. - Merci Monsieur pour ces informations. Vous êtes très aimable. Avant même de terminer sa phrase il s’en va complètement bouleversé et abattu par ce qu’il vient d’entendre. Il ne comprend pas et ne comprendra peut être jamais ce qui est arrivé. Les hypothèses les plus contradictoires se mêlent dans sa tête allant de la volonté de retrouver à tout prix sa bienaimée à la condamnation la plus sévère de cette fille qui a trahi selon lui le sermon qu’ils ont fait de s’aimer jusqu’à la fin de leur existence. Mais la réalité est là et personne ne peut la changer. A la fin septembre, il retourne en France pour sa deuxième année universitaire, blessé au plus profond de lui-même et déçu. Quant à elle, bien que n’étant pas heureuse, elle est enceinte de trois mois. L’un comme l’autre ne sauront peut être jamais toute la vérité. Dans la vie il y a souvent des choses que les humains n’arrivent pas à s’expliquer ni même à comprendre. Que de fois on donne à un événement une interprétation erronée. Dans le cas de ces deux jeunes gens s’agit-il d’une question de hasard malheureux ? Un concours de circonstances inattendu ? Quelle est la part du destin en amour et dans l’existence en général ? Notre bonheur dépend-il de notre seule volonté ? Y a-t-il des amours interdits ? Notre sort en ce monde nous est-il prescrit de manière inéluctable ? Ce sont là autant de questions et bien d’autres encore qui resteront éternellement des inconnues insaisissables pour l’homme.
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