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Foule de bain

vendredi 28 décembre 2007, par Georges Glon


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Il pleut dans mon appartement.

Je refuse qu’il pleuve dans mon appartement. Je l’ai loué avec le toit inclus. Il n’a jamais été question d’un appartement décapotable.

Il faut que je réagisse immédiatement. Deux termes mis à l’index de mon vocabulaire matinal. Bien sûr, je pourrais faire abstraction de ce problème, décider qu’il s’agit d’un cauchemar. Mais l’eau commence à transpercer mon édredon, je sens qu’elle dégouline le long de ma cuisse droite, la plus frileuse, allez savoir pourquoi. Cette eau est froide, évidemment. Ce serait trop demander de recevoir une pluie tropicale. Et ne me dites pas qu’on est en Belgique et en décembre, je m’en fous, je suis la victime dans cette histoire.

N’inversons pas les choses.

Peut-être qu’en plaçant mon radio-réveil à l’endroit où tombent les gouttes, je pourrais me rendormir. Il est doté d’un petit compartiment à cassettes sur le dessus, qui doit bien avoir une capacité de trente centilitres. Voilà une occasion unique pour lui de se racheter ; il a été insupportable ces derniers temps. Mais rien n’est simple, décidément : le fil d’alimentation est trop court.

J’essaye de déplacer Gontran, qui ronfle sur un oreiller, vers le lieu du sinistre. Gontran a une bonne capacité d’absorption, surtout en hiver car son poil est plus long. Il suffira que je le torde cet après-midi. Hélas, il a flairé le piège : il s’enfuit en agitant la queue avec dédain.

Sept vies et six sens. Ces animaux sont trop gâtés.

Tout cela n’arriverait pas si j’avais un pot de chambre. Encore une conséquence néfaste du progrès, avec la disparition des fenêtres en forme de cœur sur les portes des toilettes. Vous en connaissez beaucoup, vous, des gens qui font encore pratiquer dans la porte de leurs lieux d’aisance une ouverture en forme de coeur ? Il n’y en a plus, moi je vous le dis. Les gens veulent du confortable. De l’isolé. De l’aseptisé. Ils en crèveront d’être tellement aseptisés. Si je survis à cette mésaventure, foi de Glon, je percerai la porte de mes toilettes et j’y ménagerai une fenêtre en forme de quenouille.

Parce que les cœurs, tout de même, c’est ridicule.

Je déteste me lever. Je déteste me lever quand il pleut. Mais ce que je déteste par-dessus tout, c’est me lever quand il pleut sur mon lit. Ce genre de traumatismes devrait être réservé aux dégénérés qui passent leurs vacances sous tente pour avoir la chance d’apercevoir une marmotte au réveil.

Cette journée s’annonce sous les pires auspices.

Gare à tous.

Il faut que j’agisse avec méthode. En mettant la couette en boule là où ça goutte, je devrais pouvoir gagner quelques précieuses minutes. Je ne le fais pas pour moi. Je le fais pour tous ceux que je croiserai aujourd’hui.

Mais d’où vient cette eau ? Il ne pleut plus depuis des lustres, enfin depuis trois jours. Qui transporte des seaux sur mon faîte ? Serait-ce un de ces fameux petits enfants roumains qui volent les braves gens en se glissant par les toits ? Mais pourquoi porterait-il un seau d’eau, rempli à ras bord de surcroît ? J’ai beau réfléchir, je sèche, contrairement à mon triple étage d’édredon qui commence à suinter.

J’enrage. Pas plus tard qu’hier, j’avais une bouteille d’eau à côté de mon lit. Un litre et demi. De quoi affronter sereinement une drache à l’intérieur de mon appartement. Mais Anita l’a prise, évidemment. Voleuse. Je me demande si elle n’est pas Roumaine, tiens.

Il y avait une torture chinoise comme cela : on disposait la tête de la victime sous un goutte-à-goutte et on attendait que l’érosion creuse le cuir chevelu, puis le crâne. C’était un processus très long. Les Chinois ont dû l’abandonner au profit de méthodes plus expéditives, à cause de la surpopulation carcérale. Heureusement qu’à moi, ils m’ont laissé mon édredon.

N’empêche, tous ces enfants sino-roumains sur mon toit, ça m’angoisse.

Je me demande quand tout cela va s’arrêter. Il se peut que celle-ci soit la dernière goutte, donc si je me lève maintenant, cela ne servira à rien. Le malheur, c’est que ce raisonnement est valable à chaque goutte qui tombe. Quel affreux dilemme. Peut-être qu’en examinant la taille des gouttes, je pourrai prédire la fin de ma pluie d’intérieur ? L’ennui, c’est qu’elles tombent diantrement vite, ces gouttes. Elles me pilonnent en cadence. Je comprends maintenant ce que ressent la piétaille sous les tirs des canons. L’attente résignée. Se demander si l’on sera le prochain. La mort qui rôde et qui picore. La cruelle absence de pot de chambre et de bouteille.

Tiens, il s’est arrêté de pleuvoir.

Même pas une trêve, non, une reddition en bonne et due forme.

J’ai triomphé de la pluie. Sans pot de chambre. Elle a voulu me chasser de mon territoire, m’arracher à mon traversin, me réduire à un pauvre petit être tremblotant, vertical, vêtu seulement d’un petit slip bleu pâle dans le vide glacé de son appartement. Mais c’était mal me connaître ! Elle a dû s’incliner devant ma vaillance, l’immonde bête dégoulinante ! A l’image de mes aïeux, je fus tenace et inflexible ! «  Gloire aux Glons ! », comme aurait dit mon grand-père s’il avait eu le goût des allitérations et s’il n’avait été bègue.

Je sens que cette expérience m’a rendu plus fort.

Plus mouillé, aussi, mais surtout plus fort.



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