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Je me tiens debout près du clavier, tétanisée. Je ne me souviens plus de la mélodie ! Cela fait pourtant des mois que je la répète, que je la joue et la chantonne. Ce soir, nous jouons, et je ne me souviens plus de ce tout petit morceau. Une petite boule dans le ventre et la gorge grossit, grossit, depuis le début de l’après-midi. Je pars à pied, sac à dos, rejoindre le reste de la troupe à la salle des fêtes où nous devons jouer. Petites ruelles qui dévoilent des jardins clôturés de lierre, murs épais de briques étroites, volets de couleurs. J’essaie de respirer normalement. Costume, maquillage, et le spectacle commence. Ce sera mon tour dans près d’une heure. Par une fente dans la cloison, je regarde la pièce de la jeune troupe qui nous précède. Leur pièce est amusante, le public rit. Au pied de la scène, on entend un enfant s’esclaffer aux cabrioles et farces des jeunes gens. Papillons dans le cœur à chacun de ses rires cristallins. Depuis ce qui est devenu nos coulisses, nous voyons la rivière. Accompagnée de notre jeune première, je marche le long des berges en débitant mon texte à toute allure. Je bute sur certains vers, pourquoi donc ? Les vers se mêlent, s’embrouillent, puis, soudain, un déclic. Ca y est. Les mots sont à leur place. Reste à contrôler ma respiration, à apprivoiser cette boule qui continue ses ravages. Je chantonne, les rimes contrôlent la petite boule. Le metteur en scène me fait signe. Il m’appelle près de lui, me donne les dernières consignes. Première marche, seconde marche, me voici sur scène ; et le miracle se produit à nouveau. Le monde s’évapore, s’évanouit, « Je » n’existe plus. Ma personne a disparu, s’est fondue avec les mots, n’est là que pour les servir et les peindre à ce public que je ne vois pas. Je flotte. La boule n’en était pas une, c’est en réalité une bulle multicolore. Salut. Applaudissements. « Je » reviens, est gêné ; je veux courir en coulisses. Action avec les autres acteurs : il faut changer et installer les décors, se préparer pour notre commedia dell’arte, trouver comment remplacer l’acteur qui nous a visiblement fait faux bond. Voici le monologue qui précède l’entracte. Je l’ai bien sûr déjà appréciée en répétition, mais ce soir, l’actrice m’émeut jusqu’aux larmes. Entracte. L’acteur manquant sera remplacé par un jeune garçon de l’autre troupe qui découvre son rôle pendant l’entracte. Le metteur en scène explique la situation quelque peu inédite au public. La pièce démarre. « Je » disparaît au profit d’une marionnette taquine qui parle en grec à ses compagnes de chœur, qui marche les pieds vers l’intérieur, qui bouge la tête de droite à gauche, qui fait un caprice pour manger des cerises et qui ... crache un noyau dans le public ! Evidemment, je bute sur le morceau au clavier. Paradoxalement, l’absence de l’acteur habituel nous libère : nous improvisons une bataille d’épées imaginaires. De nouveau, les papillons dans le cœur : les enfants comme les adultes rient de nos pitreries. Tous en ligne, main dans la main. Salut final. Applaudissements. Nous sommes euphoriques ! Des heures de travail, de joie aussi, celle de se retrouver les vendredis soirs et de laisser à la rue les tracas de la semaine écoulée et de celle à venir, un havre dans les petites tempêtes quotidiennes. J’en avais oublié que nous allions jouer pour un public. J’avais oublié la bulle délicieuse. Laisser un commentaire |
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