L’Union dont "l’espéranto" est l’anglais
jeudi 18 mars 2010, par
Jean Quatremer
Voir en ligne : http://bruxelles.blogs.liberation.f...

Quentin Dickinson, mon collègue de Radio France, et moi-même venons d'être distingués par le prix Richelieu pour notre défense, "contre vents et marées, de la pratique du français dans l'environnement résolument anglophone des institutions européennes". Ce prix, décerné par l'association "Défense de la langue française" et qui récompense chaque année des journalistes, nous sera remis le 27 mars, à Paris, à l'Institut de France, par Angelo Rinaldi, de l'Académie française. C'est chic, non? C'est la première fois que des journalistes couvrant l'actualité européenne sont ainsi distingués, ce qui montre à quel point l'unilinguisme anglophone menace la diversité culturelle de l'Europe, alors que sa préservation est un élément central du projet européen. Dans le cadre de la semaine de la francophonie, voici une version longue du papier que j'ai publié mercredi dans Libération.
En quelques années, la retraite ordonnée du français dans les institutions européennes s’est transformée en sauve-qui-peut et l’anglais règne en maître presque incontesté à Bruxelles. On note bien ici ou là quelques îlots de résistance (comme à la Cour de justice de l’UE), mais la capitulation sans condition finale ne fait guère de doute. « La langue de l’Europe, c’est la traduction », a dit Umberto Eco. « La langue de l’Union, c’est l’anglais », lui fait écho Bruxelles.
Désormais, les documents qui sortent en français de la Commission représentent moins de 20 % des textes, le reste étant en anglais. Des services entiers, comme la direction générale économie et finance (DG Ecfin) ou celle de la concurrence, ne travaillent plus qu’en anglais. Alors que la salle de presse de la Commission est censée être bilingue français-anglais, seuls les communiqués de presse d’une page sont encore traduits (et souvent avec retard) alors que tous les documents de fond sont uniquement en anglais. On en est même à changer les noms pour effacer toute trace d’une autre langue que l’anglais: la direction générale « transport » est devenue « move » et le Parlement européen a supprimé la signalétique en français de son hémicycle strasbourgeois.
Le site internet de l’Union comporte de plus en plus de pages uniquement anglophones et les sites des agences sont, pour la plupart, en anglais « only » (Europol, Eurojust, l’Agence européenne de l’armement, l’Agence de sécurité alimentaire, etc.). La Banque centrale européenne, pourtant sise à Francfort et dotée d’un président français, en la personne de Jean-Claude Trichet, ne travaille qu’en anglais, alors que la Grande-Bretagne n’est pas membre de la zone euro. L’Eurocorps lui-même, qui ne compte pourtant aucun soldat anglophone de naissance, a choisi de ne plus parler qu’anglais…
Cet unilinguisme se traduit par un privilège exorbitant accordé aux médias anglophones, qui disposent d’un avantage concurrentiel sans pareil, et désormais aux anglophones de naissance. Ainsi, sur 27 chefs de cabinet de commissaires, 6 sont « native english speaker » (contre 2 francophones) et sur 35 porte-paroles de la Commission nommés, 13 « native » (contre 5 francophones de naissance). Notons au passage que beaucoup de ces "native english speaker" sont d'anciens journalistes d'agence de presse anglo-saxonne (Reuters, Bloomberg...). Et, pour la première fois, la Commission a même recruté un porte-parole américain... À terme, il vaudra mieux être Néo-Zélandais ou Australien pour travailler dans les institutions qu’Espagnol, Polonais ou Français.
La victoire de l’unilinguisme anglophone s’est faite au nom du pragmatisme : dans une Union à 27 impossible de parler au quotidien les 23 langues officielles entend-on. Mais il n’en a jamais été question : il n’y a jamais eu que trois langues de travail (français, anglais, allemand) dans les institutions et deux (français, anglais) en salle de presse. En réalité, l’anglais est perçu comme une langue « neutre » et beaucoup, notamment à l’Est, veulent en terminer avec le français, une langue qu’ils maitrisent mal et dont ils ne comprennent pas qu’elle ait un statut particulier dans l’Union.
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