L’aide américaine à l’étranger est malade
mardi 6 mai 2008, par
Michel Monette
Oxfam America a plaidé récemment
en faveur d’une intervention plus intelligente de la prochaine
Administration américaine dans le développement international. Pour
Oxfam, il faut changer radicalement le système américain d’aide à
l’étranger. Celui-ci est un véritable labyrinthe de mandats et
d’exigences où une chatte n’y retrouverait plus ses petits. De plus, la
sécurité est devenue l’obsession numéro un. Le Département de la
défense contrôle plus de 20% de l’aide, lui qui n’en contrôlait que 3%
en 1990.
Un signe qui ne trompe pas de la complexification du système américain
d’assistance est l’épaisseur de la loi sur l’aide aux pays étrangers.
En 1960, à la veille de l’élection de John Kennedy, cette loi
comportait une centaine de pages. Aujourd’hui, elle en compterait plus
de 1 500 !
Les « allocations spéciales » - sommes allouées par des élus américains
aux projets qu’ils choisissent de soutenir - ont aussi pris beaucoup de
place, toujours selon Oxfam. Les programmes qui s’attaquent plus
globalement aux causes de la pauvreté afin de l’alléger en ont
souffert.
De plus en plus militarisée
L’aide
américaine redevient ce qu’elle était avant la chute des pays de
l’Est : de plus en plus une aide militaire. En moins d’une décennie, le
montant total des crédits consentis aux pays étrangers pour acheter des
armes américaines est passé de 700 millions à 5 milliards de dollars
USD en moins de dix ans. Cet accroissement de l’aide militaire s’est
fait au détriment de l’aide civile et humanitaire (Global Issues, US and Foreign Aid Assistance - Aid and Militarism).
Mais il ne s’agit pas que du montant de l’aide civile détourné à des
fins militaires, même les opérations d’aide civile sont de plus en plus
prises en charge par des militaires.
Signe des temps, le Center for Global Development organise une rencontre le 6 mai à Washington,
lors de laquelle USAID va défendre la nouvelle coopération qui s’est
établie avec l’armée américaine non seulement en Irak et en
Afghanistan, mais aussi en Afrique et en Europe. USAID
est une agence du gouvernement américain chargée de fournir
l’assistance économique et humanitaire des États-Unis à travers le
monde. Elle doit composer avec cette nouvelle présence des militaires
dans son champ d’intervention.
Qu’est-ce que ce rapprochement entre les civils de USAID et les
militaires change, sinon que de rendre public ce qui se produit depuis
la fondation de USAID, répondront ceux qui accusent
le gouvernement américain d’utiliser cette agence comme couverture pour
leurs actions secrètes d’infiltration et de déstabilisation.
Le Congrès américain s’inquiète
Le comité des affaires étrangères de la Chambre des représentants a
entrepris une enquête parlementaire en profondeur sur le système
américain d’aide à l’étranger. L’objectif est de comprendre ce qui ne
va pas. Lors de la première séance avec témoins,
le président du comité, le représentant Howard Berman, s’est
ouvertement inquiété de la trop grande présence des militaires dans
l’aide étrangère et a appelé à un recentrage de l’armée sur sa mission
première.
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Pour sa part, Lael Brainard de la Brookings Institution a témoigné le
même jour en faveur d’une aide qui renouvellerait avec l’esprit du Plan
Marshall et de l’Alliance pour le progrès de John F. Kennedy.
L’échec de cette initiative d’aide économique favorisant le progrès
démocratique en Amérique latine dans le but de contrer le communisme
laisse songeur. Brainard a lié la question de la sécurité des
États-Unis et celle du progrès économique et social dans le monde. (Son
témoignage est disponible sur le site de la Brookings Institution).
Mais,
indépendamment de sa vision idéologique, le texte de Brainard vaut la
lecture pour deux aspects : d’une part, elle fait un état de situation
démontrant à quel point l’aide étrangère « officielle » est devenue
complexe (cliquez sur l’image ci-contre pour le constater), d’autre
part elle met le doigt sur un gros bobo en révélant l’état de
décrépitude de la partie civile de cette aide. Depuis 1990, USAID a vu
son personnel réduit du tiers.
De plus en plus, ce personnel est composé de chargés de projets.
L’expertise civile technique et opérationnelle s’est rétrécie comme
peau de chagrin.
Le Secrétaire à la Défense Gates l’a lui-même reconnu récemment :
« Indeed, having robust civilian capabilities available could make it
less likely that military force will have to be used in the first
place, as local problems might be dealt with before they become
crises. » (cité par Brainard).
Au même moment où le gouvernement américain est affaibli et empêtré
dans la complexité de la structure administrative d’où émanent ses
initiatives d’aide, l’aide non gouvernementale atteint des sommets,
plus de 26 milliards de dollars selon Brainard, dépassant même le
montant de l’aide gouvernementale.
Il n’est pas étonnant, dans ses circonstances, que Bill Gates et ses amis milliardaires aient pris l’initiative en Afrique.
Parmi les témoins, il y avait aussi Raymond C. Offenheiser, président
d’Oxfam America, venu répéter l’argumentaire contenu dans le rapport
publié en mars (Développement intelligent : Pourquoi l’aide américaine
doit être réformée).
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