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L’alliance du président Sarkozy et de Benoît XVI : un laïc doit-il s’en alarmer ?

mardi 16 septembre 2008, par Paul Villach


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Entendre le président Sarkozy qui n’a cessé d’exhiber son attachement aux biens terrestres, vanter les valeurs spirituelles de désintéressement et de dépouillement, a, c’est vrai, quelque chose de surréaliste, mais guère plus, tout compte fait, que d’entendre le haut-clergé catholique prêcher la pauvreté.


Vendredi 12 septembre 2008, en recevant le pape Benoît XVI à l’Elysée, son discours a pris par instants des allures d’homélie : « On vient souvent chercher (à Lourdes) une guérison du corps, a-t-il observé benoîtement, on en revient avec une guérison de l’âme et du cœur ». Est-ce bien le même homme qu’on a encore vu récemment en couverture de Paris-Match ? Caméléon, son discours change de couleur selon le public. Il paraît être en tout cas le dernier à promouvoir en actes les vertus chrétiennes, même si l’Évangile a promis aux derniers qu’ils seraient les premiers au Royaume des Cieux !

Une stratégie réfléchie de réarmement moral et religieux

L’incohérence de conduite peut n’être, en fait, qu’apparente. Le président Sarkozy paraît être engagé dans une stratégie à long terme qui explique ce qui pourrait ressembler à une comédie. Que l’on y adhère ou non, elle a le mérite de la logique et d’user de moyens en rapport avec la fin poursuivie. Ce réarmement moral, voire religieux, n’a de sens que pour faire front à une offensive de même nature, morale et religieuse : l’islamisme est dans une phase conquérante, après avoir déclaré la guerre aux pays occidentaux. Y a-t-il une autre solution pour riposter que de mobiliser les forces morales et religieuses du pays, en célébrant ses origines chrétiennes, tout en assurant « (ne pas vouloir) une reprise des guerres de religions  », conformément à l’adage romain : « Si tu veux la paix, prépare la guerre » ?

Si réduits soient les pratiquants, par temps de déchristianisation continue dans les sociétés développées, nul ne peut nier qu’une imprégnation chrétienne demeure dans une très grande partie de la population française. On peut être incroyant, on n’en fait pas moins baptiser ses enfants à l’église, on s’y marie avec les orgues, et on y fait célébrer ses obsèques. Les rites civils sont encore loin de rivaliser avec les religieux dans les esprits. Cette étonnante conduite persistante témoigne d’un solide gisement culturel que cette politique de réveil religieux entendrait exploiter.

Une inédite stimulation simultanée des réflexes laïcs et religieux

Car la laïcité qui a fini depuis un siècle par imposer ses règles de séparation de l’Église et de l’État, peut-elle, à elle seule, suffire à faire barrage à un islam conquérant ? Elle est quasi inconnue hors de France. Est-elle même en mesure en France de faire l’unanimité du peuple recherchée ? La dernière crise scolaire de 1984 permet d’en douter : la gauche laïque au pouvoir a dû abandonner son projet d’« un grand service public d’éducation » devant une mobilisation massive des partisans de l’école privée, principalement catholique. Enfin le camp laïc n’est-il pas en train de perdre la bataille interne de l’École publique méthodiquement détruite par l’entretien du désordre dans les établissements, la dévaluation des examens fondés sur des quotas comme l’indifférence administrative au droit.

Néanmoins, l’esprit laïc n’a pas tardé à se mettre en alerte : depuis le discours clérical du président au palais du Latran à Rome, en décembre 2007, il est sur la brèche (1). C’est même à se demander si un des buts de ce discours n’était pas de sonner le réveil des laïcs, en les indisposant sans ménagement, même si certains d’entre eux, au nom d’une laïcité qui, selon eux, ne doit pas verser dans le laïcisme, paraissent plus remontés contre le réveil religieux chrétien attendu du président Sarkozy, que contre les prétentions des islamistes à imposer leur mode de vie dans la rue, les piscines, les cantines, les hôpitaux, etc.

Ainsi laïcs et catholiques seraient-ils amenés par le président Sarkozy à se mobiliser, certes en ordre dispersé, fût-ce pour des raisons contraires, mais contre un même ennemi islamiste qui menace. Par réflexe socioculturel conditionné de répulsion contre un catholicisme soupçonné de vouloir réinvestir la sphère publique dont il avait été chassé depuis 1905, les laïcs devraient tous en venir à ne pas accorder à l’islam ce qu’ils refusent aux catholiques. Quant à ceux-ci, par un autre réflexe socioculturel conditionné ancestral d’égale répulsion, ils devraient apporter sans mal leur soutien à une politique visant à repousser l’islam qui menace la suprématie de leurs croyances dans leur propre pays.

La reconnaissance des droits de la raison, donnée en gage par Benoît XVI

Or, avec une religion catholique dont la direction est centralisée et monarchique, rien ne peut se faire sans une alliance étroite avec son chef, le pape Benoît XVI, que cette politique comble au plus haut point. Sous les masques diplomatiques de dialogues interreligieux, les religions en présence savent très bien qu’elles ont en commun un projet concurrent d’hégémonie mondiale. Dès le début de son pontificat, Benoît XVI a annoncé la couleur dans son discours de Regensburg (Ratisbonne) le 12 septembre 2006 : l’islam a été désigné comme une religion ennemie de la raison, à la différence de la religion chrétienne qui reconnaîtrait les droits de la raison. Il aurait ainsi voulu donner aux pays occidentaux que la tradition des Lumières du XVIIIe siècle a façonné, des gages pour une alliance contre « le fondamentalisme fanatique », expression prononcée dès le début de son voyage en France, vendredi 12 septembre.

La « laïcité positive » donnée en gage par le président Sarkozy

En échange, le président Sarkozy offre la promesse d’une « laïcité positive » qui met en émoi les laïcs à juste titre, puisqu’ils y voient une atteinte à la sage séparation de l’Église et de l’État que l’Église a eu tant de mal à admettre, mais qui est entrée dans les mœurs françaises. Maintenant, sans doute est-ce à ce prix qu’est rendue possible l’alliance recherchée avec l’Église dont on oublie trop souvent qu’elle est une des plus vieilles institutions du monde pour avoir résisté à tout depuis une dizaine de siècles. N’est-ce pas d’ailleurs ainsi qu’il faut entendre aussi le mot du président Sarkozy dans son discours de l’Élysée du 12 septembre : « Ce serait folie de nous en priver (...) » ?

Une culture politique ecclésiastique sans égale

Inutile d’être Machiavel pour saluer la performance ! Le pauvre Staline ironisait, on s’en souvient : « Le Vatican, combien de divisions ? » croyait-il intelligent de demander. Or, il y a belle lurette que le sinistre régime, qu’il avait mis en place, s’est délité de lui-même, sans dépasser 70 ans, quand, pendant ce temps, l’Église catholique, multiséculaire, reste solide comme le pont Neuf. Elle en a vu bien d’autres. On ne sait pas assez qu’une telle institution pour survivre a dû développer une mémoire, une expérience et une expertise que ses représentants ont su se transmettre de génération en génération. Une telle culture politique est peut-être sans égale. Ainsi, dans son activité missionnaire, l’affrontement aux autres religions n’est-il jamais que son menu quotidien depuis plus d’un millénaire. Elle sait y faire.

Les laïcs doivent-ils pour autant s’alarmer ? Peut-être pas ! Mais rester vigilants sûrement ! Sans doute, l’Église catholique qui a fini par être contenue dans la sphère privée depuis 1905, entend-elle tirer parti de la situation historique et de la « laïcité positive » qui lui est offerte en échange de son engagement dans la lutte contre l’islam. Mais n’est-elle pas tout de même beaucoup moins dangereuse qu’un islam qui, sauf erreur, n’a jamais été exclu de la sphère publique dans les pays où il est dominant - la Turquie exceptée, et encore ! -, et qui revendique un magistère sur la vie publique et privée des citoyens pour y imposer des mœurs incompatibles avec les idéaux qui imprègnent les sociétés occidentales depuis le XVIIIe siècle ?



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