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Tout est devenu compliqué. Pour manger, il faut placer sur la table un molleton, une nappe, un chemin, un milieu et un set de table, une paire d’assiettes et dessus, enfin, une salade liégeoise. Les haricots lévitent cinq bons centimètres au-dessus du bois. Les courtauds se retrouvent le nez figé au milieu des grenailles ou empilent les bottins pour conserver leur dignité, au risque de se luxer le péroné en quittant leur piédestal. Il est loin le temps où l’on ripaillait gaiement à même la table, saucé jusqu’au nombril et un cuisseau dans la poche en guise d’en- cas nocturne. Pour nager, il faut mettre des lunettes qui serrent atrocement, un slip qui en fait tout autant, un bonnet, des bouchons, des brassards et un bracelet avec une clef qui entre dans la peau. Evanoui, le bonheur de flotter entre deux eaux, le bigorneau taquiné par le courant, en se demandant si une jolie sirène viendra s’y frotter les écailles. Pour faire des galipettes, on doit acheter un ordinateur et une connexion Internet, télécharger un programme pour remanier les photos, en potasser le manuel, envoyer une photo retouchée et des niaiseries en franglais à une malheureuse qui cultive sa myopie en écumant les sites de rencontre, puis, dans le meilleur des cas, si l’on a bien lu le manuel, il faudra encore sauter dans une voiture et s’emballer dans du papier fraîcheur goût prunes. Disparus la meule de foin, les brins dans le nez, la jolie lavandière qui jette des œillades coquines en frottant une vareuse. Tout est devenu compliqué, je vous dis. Moi, je voudrais plus de simplicité, moins d’appareillages, de prothèses, de protocoles, de codes et de chemins de table. Car le chemin de table n’est jamais satisfait. Il en veut toujours plus. Il faut le laver, donc acheter toutes sortes de produits, affronter un magasin, des consommateurs, des charrettes, une wasserette, un fer à repasser, faire des plis, décrocher le chat qui pend au bout du chemin parce qu’il trouve ça drôle, l’imbécile ; il faut ouvrir des armoires et les refermer, sinon après on se cogne la rotule et pourquoi, je vous le demande, ajouter de la souffrance à ce chemin de croix ou de table, je ne sais plus. Au bout du compte, une salade liégeoise, ce sont dix minutes de plaisir masticatoire pour douze heures de calvaire. Pire que le rendement d’un compte-épargne chez les Hollandais. Idem pour le slip de bain et l’ordinateur. Mais j’entends déjà les sceptiques marmonner devant leur écran. On ne lave pas un ordinateur, chicanent-ils en postillonnant sur leurs claviers. Ignares. Sachez, dégoûtants que vous êtes, qu’il faut aspirer tous les trois mois le clavier que vous arrosez copieusement de votre salive pinailleuse, à moins que vous ne consommiez régulièrement des Sprits au sirop d’Aubel en tapant vos rapports, auquel cas il faut impérativement couvrir votre ordinateur d’une feuille de papier fraîcheur (décidément il sert à tout, loué soit son inventeur). Car c’est un fait reconnu : les miettes et le sirop d’Aubel agissent comme le meilleur des mortiers. Ils s’embusquent sous les touches. Et apès quelques temps, vous pedez l’usage d’une lette, puis d’ne dexième, t ainsi d sit jsq’à pls povoi ci l moind appo. Plus d’un petit goulafe a perdu son emploi, piégé par les Sprits au sirop d’Aubel. Mais revenons à ce Monde, qui tourne mal. Avant, les choses étaient différentes. Les lavandières, on ne les lavait pas. Elles faisaient cela elles-mêmes, un peu comme les fours à pyrolyse. On les laissait tout le temps au grand air, à clapoter dans la rivière. Elles sentaient bon le fétu et parfois un peu l’homme, mais sans excès. Elles perdaient parfois quelques doigts, l’hiver, mais qu’importe, il n’en fallait pas plus de quatre, également répartis, pour tenir battoir et vareuse. Je me demande s’il y aura bientôt un sursaut collectif en faveur d’un retour à l’authenticité. On verrait des lavandières arpenter les rues des villes, une meule sous le bras et portant, brochée au revers de leur corsage, une cocarde blanche proclamant « élevage en plein air ». Elles proposeraient des charmes gratuits et, à qui saurait les contenter, le nettoyage d’un ou deux chemins de table, repassage, pliage et dressage du chat compris. Peut-être ai-je trouvé ma voie. En tant que superviseur, j’entends. Laisser un commentaire |
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