Ce qu’il y a derrière Doha, ce n’est rien de moins que la conception du
bonheur. Pour les pays les plus développés, le bonheur est dans la
consommation. Pour les plus pauvres, du moins pour la masse paysanne
vivant dans ces pays, il est dans les prés. Qui a tort, qui a raison ?
Cela dépend de notre conception de ce qu’est une vie profitable.
Le commerce des produits agricoles n’est évidemment pas le seul
concerné par la libéralisation des échanges. Il est cependant celui
dont l’impact est le plus élevé. Des millions, plutôt des dizaines de
millions, non plutôt des centaines de millions d’êtres humains des
zones rurales vivent ou sont sur le point de vivre des bouleversements
majeurs.
Le phénomène, marqué par la fuite vers les zones urbaines, s’amplifie au point de sembler inéluctable.
Dans ce qui peut paraître paradoxal, de plus en plus de producteurs
agricoles dans les pays riches retournent à des méthodes qui valorisent
les gestes d’autrefois. Plusieurs ne rejettent pas les techniques
modernes, mais souhaitent les mettre au service d’une agriculture plus
naturelle, désirant produire du bio, selon l’expression à la mode.
Utopistes complètement dépassés par la réalité d’une agriculture
devenue l’équivalent en nature d’une usine ? Précurseurs de ce que sera
l’agriculture de demain, revenue à des méthodes plus proches de la
nature ?
La crise identitaire du monde agricole est bien réelle et bien
compréhensible. On reproche aux producteurs agricoles de polluer l’air,
la terre, les cours d’eau ; on les pointe du doigt pour une bonne part
des gaz à effet de serre ; on accuse le type de nourriture qu’ils
produisent de contribuer à la dégradation de notre alimentation.
Doha, c’est le rouleau compresseur de l’industrialisation qui n’a pas
encore réalisé qu’il y a de moins en moins d’essence pour pouvoir
fonctionner et qu’en plus, il laisse derrière lui des terres arides.
Faut-il pour autant condamner le désir des êtres humains de commercer
entre eux ? Certainement pas. Seulement, il faut se poser les bonnes
questions.
Favoriser le commerce au détriment des petits producteurs victimes des
effets de distorsion du commerce mondial des produits agricoles, est-ce
vraiment ce qui va améliorer le niveau de vie dans les pays moins
riches de ce monde ?
Il faut protéger le droit des peuples de choisir une autre agriculture,
une agriculture qui veut nourrir non pas des consommateurs vivant à des
milliers de kilomètres, mais des compatriotes qui eux, de leur côté,
ont enfin droit à des conditions de travail et de vie décentes.
Quoi ? Ils ne pourront pas s’offrir l’écran plasma géant pour regarder les dernières prouesses olympiques ?