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La Grèce ou les écuries d’Augias

vendredi 10 juin 2011, par Jean Quatremer


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Foin de demi-mesures ! La Grèce, si elle veut s’en sortir, doit décréter un véritable état  d’urgence, car on ne construit pas de toutes pièces et dans l’urgence un État de droit en ménageant les susceptibilités et en croisant les doigts pour que l’ancien système accepte de se saborder. Les bailleurs de fonds de l’État hellénique, Union européenne et Fonds monétaire international (FMI), sont en train de prendre la mesure des résistances de la société grecque au changement alors même que leur pays a les plus grandes difficultés à redresser ses comptes. Certes, les finances publiques s’améliorent, les impôts rentrent mieux, mais tout cela se fait trop lentement, ce qui va les obliger à mettre à nouveau la main au portefeuille pour soutenir un pays dont les élites polico-administratives se cabrent sous l’effort.

 

Ainsi, l’opposition conservatrice, qui porte pourtant une large part de responsabilité dans le marasme actuel, refuse toute idée d’union nationale, à la différence de ce qui se passe en Irlande et au Portugal, ce qui inquiète les partenaires d’Athènes. Au sein même du Pasok, le parti au pouvoir, les réticences face aux mesures d’austérité sont de plus en plus grandes, beaucoup de politiciens voyant notamment avec inquiétude la privatisation programmée de nombreuses entreprises publiques qui va les priver de juteux fromages. Les trop nombreux fonctionnaires, souvent embauchés en récompense de leur affiliation au parti au pouvoir, ont entamé une grève du zèle, furieux de voir leur salaire et pension baissés, au moment même où ils devraient au contraire se mobiliser pour sauver leur pays. Résultat : les réformes ne sont pas ou mal appliquées et la lutte contre la fraude fiscale marque le pas. Comme l’a reconnu le Premier ministre grec :« l’un des problèmes majeurs que nous avons eus dans la mise en œuvre de notre programme est la capacité de nos fonctionnaires à faire de profonds changements et réformes. »

Georges Papandréou envisage désormais d’organiser un référendum, non pas sur le programme d’austérité, mais sur« les grands changements »politiques et économiques qu’il veut effectuer afin de passer par dessus les politiciens et fonctionnaires. Car, il est évident qu’il faut changer en profondeur la structure de l’État, si on peut appeler cela un État. Ainsi, la Constitution hellénique, écrite au lendemain du rétablissement de la démocratie, en 1974, est à l’évidence un frein : elle ne peut pas être modifiée par la législature en cours, mais seulement par la suivante sur base d’une proposition votée par la précédente législature… Pourtant, il faut la nettoyer et vite : c’est elle, notamment, qui accorde une exonération fiscale aux armateurs ou encore protège les fonctionnaires, ce qui empêche de les licencier, alors que beaucoup sont incompétents ou corrompus. Le gouvernement en est donc réduit à les contourner quand il le peut et à dégraisser au fur et à mesure des départs à la retraite (relire, sur ce point l’entretien avec Georges Papaconstantinou, le ministre des Finances). En clair, il faut remettre à plat la Constitution comme cela se fait actuellement en Finlande et, par la même occasion, réexaminer l’ensemble de la législation grecque qui est devenue totalement illisible.

Les jeunes qui manifestent actuellement en Grèce sont victimes de ce système : la « génération 700 euros » avait commencé à faire entendre sa voix bien avant l’actuelle crise financière, lassée de vivre dans une société bloquée. Même si le gouvernement Papandréou a mis fin aux protections dont jouissaient plus de 150 professions afin de les ouvrir à ces jeunes, cela est insuffisant. Il faut aller plus loin : c’est cette génération, bien formée, qui devrait remplacer une partie des fonctionnaires recrutés sur critère politique. Notamment dans le fisc, celle-ci ne voulant toujours pas jouer son rôle en levant l’impôt, trop habituée à être achetée par les fraudeurs. Tant que cette administration ne sera pas efficace (il faudra l’encadrer avec des fonctionnaires venus de toute l’Europe afin de lui enseigner les bonnes pratiques), toutes les réformes (notamment l’imposition à partir des éléments du train de vie) resteront vaines.

Le système judiciaire doit lui aussi être revu : aujourd’hui, il est rare de tomber pour fraude fiscale et si c’est le cas, la justice est tellement lente, voire corrompue, que les condamnations sont rares. Le seul moyen d’en finir avec cette impunité serait de créer des tribunaux ad hoc composés de juges incorruptibles afin de juger rapidement ces délits. Ainsi, les Grecs verront que les sacrifices sont partagés, ce qui n’est pas le cas actuellement. Parmi les autres mesures absolument nécessaires, la création d’un cadastre (il n’y en a pas actuellement…) permettra aussi de taxer l’immobilier qui est le réceptacle de l’argent noir.

La Grèce n’a toujours pas réussi à faire rentrer dans le rang l’église orthodoxe qui échappe  totalement à l’impôt, ni osé remettre en cause les paradis fiscaux que constituent les sociétés d’armateurs. Là aussi, il n’est plus temps de tergiverser : tout le monde doit participer au redressement du pays.Le budget militaire, jusque-là largement épargné, doit aussi être revu à la baisse. Certes la peur de la Turquie est bien présente : pourquoi la Grèce ne se placerait-elle pas sous protection européenne et otanienne ? De toute façon, elle n’a pas les moyens de s’opposer à une invasion turque, bien improbable de toute façon. Il faudrait aussi restreindre temporairement la liberté de circulation des capitaux afin de stopper la fuite des capitaux, ce qui est possible dans le cadre des traités actuels.

Si l’on en croit les sondages, les Grecs sont massivement prêts à ces réformes. Ils n’ont plus aucune confiance dans leur État et leur classe politique (ils se réjouissent que ce soit une commission indépendante dans laquelle siégeront des Européens qui supervisera les privatisations) et l’on voit croitre de jour en jour un rejet inquiétant de la démocratie. Il s’agira là d’une véritable révolution destinée à créer un État de droit, garant d’une véritable justice sociale, qui seul pourra remettre le pays sur les rails, l’austérité étant insuffisante. Si les écuries d’Augias ne sont nettoyées rapidement, cette révolution pourrait venir de la rue avec tous les risques de déstabilisation que cela représente.


 



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