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Philippe Defeyt, économiste, Institut pour un développement durable, a analysé la crise actuelle et ses probables conséquences .
Je vous livre ci-après son analyse et ses propositions.
L’économie réelle de la Belgique et de ses régions va connaître un passage à vide (très) difficile. Sévère certainement, long probablement. Une récession dans un premier temps, une longue convalescence par après. Nier cela est contreproductif. Les politiques usent de prudence pour en parler (Yves Leterme : « on est à un fil d’une crise économique grave »[1] ; Reynders : « la crise cyclique qui débute »[2]), mais la méthode Coué ne marchera pas. La situation économique est très grave. Au demeurant, les signes avant-coureurs datent d’avant la débâcle financière. L’absence de gouvernement économique européen Il nous reste à réagir, même si c’est déjà (trop) tard. Les premières indications sont peu encourageantes. En l’absence handicapante d’un gouvernement économique, l’Europe va prendre du temps pour riposter. Elle le fera à sa manière habituelle, louvoyant entre les visions et les intérêts nationaux et s’accordant sur des compromis peu convaincants. On s’accordera probablement sur une politique plus ou moins concertée pour limiter les conséquences de la crise financière sur l’économie réelle. Eviter à tout prix un assèchement du crédit pour les entreprises et les particuliers est essentiel. Les lignes de crédit doivent rester accessibles à un coût raisonnable. Les conditions posées par les banques ne peuvent réduire les crédits en-deçà de la demande raisonnablement solvable. Des mesures européennes (notamment via la Banque européenne d’investissement) et nationales (par exemple : des garanties sur les crédits à l’exportation) sont déjà prévues, en tout cas envisagées. A terme : des services locaux plutôt que des biens importés Alors qu’il a été le principal gisement de créations d’emplois au cours des dernières années, le secteur des services va subir de plein fouet la baisse de régime de l’activité économique. Tourisme, culture, restaurants, services domestiques... ne sont pas une priorité en période de récession. A terme, l’Europe ne s’en sortira pas sans un changement d’approche fiscale. Il faut taxer plus les biens (autres qu’alimentaires) – de plus en plus souvent importés – et alléger les prélèvements obligatoires qui pèsent sur les services. Demain, le taxi et le bus doivent être plus attirants, à tous points de vue, que la voiture, le lavoir que la machine à laver, le théâtre que la télévision, la réparation des biens et équipements courants que leur remplacement. Une fiscalité énergétique élevée, dont les recettes sont socialement et économiquement bien redistribuées, contribuera à changer notre système de prélèvements obligatoires. Maintenant que plusieurs Etats membres ont montré le chemin à suivre, une taxe significative sur les voyages aériens doit être concertée et instaurée au niveau européen. Il faut faire tout cela aussi pour des raisons écologiques : "concentrer" la production de certains productions (le lavoir professionnel plutôt que le lave-linge à la la maison, la peinture par des professionnels plutôt que l’autoproduction...) permet de mieux gérer les inputs (eau, énergie...) et de mieux traiter les outputs (déchets, rejets d’eau...). On évite aussi beaucoup d’énergie grise perdue par une multiplication d’outils et équipements domestiques au profit d’équipements collectifs mieux calibrés, mieux entretenus et au taux d’utilisation supérieur. Mais cela c’est un projet qui mettra quelques années à se concrétiser. Il faut néanmoins en faire un projet acceptable, idéalement souhaitable, par l’immense majorité des citoyens. Sauver nos sociétés Dressons ensuite, comme nous y invite le Premier Ministre, une liste d’autres mesures – au niveau national ou régional – qui peuvent limiter les dégâts mais surtout qui peuvent redonner espoir en un monde meilleur. Les mesures de court terme doivent s’inscrire dans un projet de long terme. Sauver l’économie doit être l’occasion de sauver nos sociétés. Les risques de faillite pour les uns, de déconfiture pour les autres Il fallait bien sûr éviter des faillites dans le secteur financier. Mais de nombreux ménages vont se retrouver eux aussi au bord de la déconfiture. Soit parce qu’on leur supprime(ra) des lignes de crédit avec effet immédiat, soit parce qu’ils ne pourront plus faire face à leurs emprunts pour cause de chômage. Acculer ces ménages à prendre des mesures drastiques (par exemple : vendre leur logement) ne fera qu’aggraver les choses, économiquement et socialement. Des mesures transitoires doivent être prises, notamment pour rendre moins difficile à vivre l’arsenal appliqué en médiation de dettes. Au passage on en profitera pour mettre définitivement au pas ceux qui continuent à accorder des crédits et autres cartes de manière scandaleusement irresponsable. De telles mesures devraient pouvoir être votées aussi vite que la loi étendant les garanties en matière de dépôts bancaires. Cinq activités pour l’emploi et l’environnement Pourtant possible et souhaitable, un plan de relance, de type keynésien, de l’économie réelle européen ou concerté au niveau européen, n’est pas en vue. Le rejet – certes diplomatiquement emballé – de José Barroso aux propositions du Président français plaidant pour un gouvernement économique européen[3] ne laisse présager rien de bon. C’est une grave erreur. Parce que concerté internationalement et s’il porte sur des équipements écologiquement pertinents (par exemple en matière de transport ferroviaire) ou socialement utiles (logements), il peut être économiquement efficace aussi. Voyons dès lors ce qui serait possible au niveau régional, avec en tête un triple objectif : - contribuer à l’activité économique et donc à l’emploi - atténuer la crise écologique - alléger les difficultés sociales. Comme d’autres, je pense qu’il existe des activités qui pourraient constituer l’ossature d’une alliance pour l’emploi et l’environnement sur le modèle allemand. Cinq activités pourraient être stimulées, dopées, développées :
Comment financer un tel plan ? Je vois quatre sources de financement : - une réorientation de budgets existants (ex : les budgets du plan photovoltaïque, de certains travaux (auto)routiers, d’éclairage nocturne pourraient être affectées au financement de l’alliance wallonne pour l’emploi et l’environnement) - les aides fiscales fédérales (allégements de l’IPP, des accises sur le gasoil routier utilisé par les bus...) doivent être également réorientées ou concentrées sur les priorités de cette alliance - des emprunts publics à rendement garanti pour financer ces activités devraient pouvoir être fiscalement déductibles à l’IPP - une vignette autoroutière devrait, enfin, apporter un utile complément. Au niveau wallon, ces mesures doivent s’ajouter au Plan Marshall, qu’il ne faut surtout pas abandonner, tout en améliorant ce qui doit l’être. Une grave crise sociale La crise est aussi sociale. Les CPAS voient les demandes d’aides exploser, venant des bénéficiaires du droit à l’intégration sociale mais également, de plus en plus souvent, des "petits" salariés et pensionnés. Les services de médiation de dettes sont submergés de demandes. De plus en plus, les CPAS et services sociaux distribuent ou accordent des micro-aides qui mangent les énergies des bénéficiaires et des travailleurs. Il est temps de regrouper tout ces aides sous la forme d’une augmentation d’au moins 50 € par mois des revenus des 20% des ménages à petits revenus. Les CPAS et services sociaux doivent retrouver ainsi du temps pour faire plus d’accompagnement social. Cette mesure peut et doit être complétée par une tarification progressive de l’électricité, du gaz et de l’eau. Objectif : le prix moyen effectif du kWh, du m³ de gaz ou du m³ d’eau doit désormais être moins cher pour les petits consommateurs que pour les gros consommateurs. * * * Jamais il n’a jamais été aussi évident qu’aujourdhui que les mesures pour s’en sortir peuvent bénéficier à la fois à l’activité économique, à l’environnement et au social. J’ai néanmoins des craintes : - que cette évidence n’en soit pas une pour tous - que la nécessité de répondre à la crise économique apparaisse moins urgente que celle de répondre à la crise financière - que les pauvres et précaires voient leur situation se dégrader encore. Nous manquons peut-être d’un gouvernement économique européen. On manque surtout d’une vision, globale, de ce qu’il faut faire. Cette courte contribution avait pour seule ambition d’en tracer les contours et de lui donner du contenu. Un engagement politique déterminé, visant et l’économique et l’environnement et le social, est seul susceptible de rendre confiance et de redonner espoir à la fois. Namur, le 22 octobre 2008 Les derniers commentairesLaisser un commentaire |
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