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La grande braderie du savoir : tout doit disparaître !mardi 24 février 2009, par Daniel Topper 3 réactionsLa réforme de l’orthographe fait à nouveau parler d’elle. Instinctivement la majorité des enseignants y demeurent défavorables. Le corps professoral serait-il conservateur ? Oui et il a raison de l’être, même si son instinct de conservation n’est plus en réalité qu’un vœu pieu. Quelques réflexions intempestives sur la ruine programmée de notre enseignement. Le progressisme a une idée fixe : il faut que ça bouge ! Dans quel but ? Le mouvement est le but ! En ces temps de fatalisme politique et économique où l’individu se voit dépassé plus que jamais par l’infrastructure, le progressisme connaît une sérieuse baisse de moral. Mais il est un domaine capital où il n’a pas perdu son arrogance : celui de l’enseignement. Les textes qui ont discrètement tissé notre Tradition ne pouvaient en effet pas grand-chose face à une foule de revendications agitant le besoin toujours plus pressant de coller à l’actualité.
Vivre avec son temps, tel est le mot d’ordre du progrès répété, il y a peu, par les quatre chefs de l’Enseignement de la Culture, recommandant sans plus attendre le changement de régime en matière d’orthographie. Un mot d’ordre attesté, et là est le plus inquiétant, par les responsables de la langue française. Le président du Conseil de la langue française et de la politique linguistique, Marie Klinkenberg, écrit : « le moment est venu d’accomplir un pas de plus et, sans pour autant sanctionner les graphies traditionnelles, de faire peu à peu des formes rectifiées l’orthographie de référence »[1]. Nathalie Marchal, directrice au service de la langue française, enfonce le clou : « Sur le plan symbolique, c’est très important, car on touche à un sanctuaire. La langue française est devenue un outil rigide. »[2]
Le diagnostic posé par Madame Marchal est révélateur de la crise qui touche le monde l’enseignement depuis que les pédagogues, ces progressistes qui font marcher nos élèves, s’y sont invités et y font désormais la loi.
Je ferai d’abord remarquer à nos « responsables » que la langue n’est pas un outil. Elle est une dimension de notre être qui nous porte plus qu’on ne la manipule. La réduire à un outil répond ainsi au fantasme progressiste : imaginer un monde où l’outillage demeure la voie d’accès privilégiée aux choses, un monde de la sorte façonnable, transformable à souhait. Ce fantasme constitutif de ce que l’on appelle « la science », devient contre-nature lorsqu’il s’agit de Culture.
Au fond, le progressiste qui se pare de rébellion, ne supporte pas que les choses lui résistent. Il veut en finir avec les failles de la pensée et rêve secrètement d’un monde à deux dimensions. Un monde sans frontières survolé par une pensée que rien ne retiendrait. La liberté signifie pour lui le pouvoir de bouger sans contraintes sur le terrain vague et plat du lieu commun qui soutient son enthousiasme.
Si les grandes incertitudes du moment minent le progressiste, à l’école cependant, son fantasme s’est déjà réalisé, du moins en grande partie. Une réalisation qui ne pouvait faire son entrée qu’en se débarrassant d’un témoin gênant : le Maître. Celui-ci était en effet le garant d’un héritage dont il chargeait des élèves qui n’avaient rien demandé et se retrouvaient liés à une Histoire. Pour se débarrasser du Maître, il suffisait alors d’introduire le pédagogue dans l’enceinte de l’école : en donnant la parole à l’élève, en se recentrant sur son « intérêt », on égalisait les conditions comme on aplanit un terrain. La verticalité du savoir, c’est-à-dire l’autorité d’un passé ou d’une Tradition qui par la bouche du Maître convoquait l’élève, la verticalité du savoir donc, faisait place à la platitude du savoir-faire desservi par un animateur. Ignorant la profondeur du passé, l’élève n’avait plus à répondre au devoir de la critique. Le voilà maintenant au centre d’un présent qui s’éternise, plongé dans la vacance du rêve de l’autocréation.
Ce fantasme Madame Marchal l’exprime encore autrement : il convient de profaner ce que la langue ne doit pas être pour elle : un sanctuaire. Or qu’est-ce que le sacré sinon l’intimité des choses, leur intériorité ? L’intimité de la langue, c’est la profondeur d’une histoire qui ne se passe pas sans accidents, son âme qu’expriment les accents, les irrégularités qui en font le relief… Une chose est de sacraliser la langue (ce que je ne souhaite pas) et de se laisser fasciner par elle, une autre est de tenir à des exigences qui nous renvoient à l’épaisseur du monde où se fraye le savoir. Car vouloir orthographier « goût » sans accent revient à oublier qu’étymologiquement « savoir » et « saveur » sont intimement liés.
Evidemment, après ça, ce n’est pas à nos progressistes d’affronter des élèves agités par le manque que laisse l’autorité du savoir, par l’ennui ou la fadeur du savoir-faire ou par la brutalité d’un vécu qu’ils parviennent difficilement à articuler, à rendre intelligible, dans un monde où la langue doit bouger ou faire bouger et n’est plus le recueil de rien…
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