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Rhimou se marie à trente ans avec un marchand de beignets, donne naissance à un garçon et devient veuve à l’âge de trente cinq ans. Issue d’une famille très pauvre, elle n’a aucune ressource pour subsister avec son fils orphelin. Engagée comme femme de ménage, elle va de maison en maison pour faire la lessive, laver la vaisselle et nettoyer le parquet. Rhimou accepte ce métier et endure toutes les peines et souffrances, pour pouvoir élever son fils Abdullah âgé de treize mois à peine et lui permettre plus tard d’aller à l’école. Durant les premiers mois, elle travaille toujours avec son bébé sur le dos. Elle habite dans une baraque du douar Lahouna, qu’elle quitte le matin de bonne heure et ne rentre que le soir très tard pour dormir. Le peu d’argent qu’elle gagne, elle le dépense pour l’achat de lait, de couches et parfois de jouets à l’occasion des fêtes. Ses employeurs la nourrissent et lui donnent les vieux habits pour elle et son enfant A l’âge de quatre ans Abdullah est inscrit à la crèche Al Mostakbal, une institution payante. Bien entendu, Rhimou n’a pas les moyens pour payer les frais de la scolarisation. Des associations de bienfaisance prennent en charge les dépenses engagées pour la santé et l’éducation de l’enfant. Après la maternelle, il accède aux classes primaires. Pendant qu’elle travaille, Rhimou oublie la fatigue, ne pense et ne rêve plus qu’à l’avenir de son fils. Elle le voit déjà médecin, ingénieur ou haut fonctionnaire de l’Etat, habitant une belle villa et conduisant une voiture de luxe. Elle lui arrive de s’imaginer elle-même devenir une grande dame, mère d’un grand cadre administratif avec chauffeur, cuisinier jardinier et femmes de ménage. Pour le moment elle est encore loin, très loin de cette vie de rêve. Abdullah vient à peine de passer le certificat d’études primaires. C’est quand même un grand pas de franchi. La plupart des enfants du quartier ne vont pas du tout à l’école ou n’y restent pas très longtemps. Accéder au collège c’est très important. Des bienfaiteurs continuent de le prendre en charge en lui attribuant une petite bourse mensuelle. Au collège, Abdullah âgé aujourd’hui de douze ans fait la connaissance d’élèves issus de milieux différents, des fils de riches commerçants ou de hauts cadres de l’Etat que des chauffeurs viennent prendre à la sortie. Il les voit partir en voiture, pendant qu’il rentre chez lui à pied. A la récréation ses amis de classe parlent de films qu’ils ont vus la veille à la télévision ou dans les salles de cinéma pendant le weekend. Cela le chagrine beaucoup. Aux camarades qui lui demandent où il habite, il répond toujours en bégayant - Euh !…j’habite… là…à côté…pas loin du collège. En réalité, le quartier Lahouna est un bidonville constitué de baraques, sans alimentation en eau potable ni canalisation sanitaire. Une fontaine publique est édifiée par la municipalité pour les besoins des habitants. En période de pluie, Abdullah arrive au collège dans un état déplorable, les habits trempés et les chaussures pleines de boue. En cours de chemin il s’évertue à laver ses souliers dans une flaque d’eau pour les faire paraître plus propres. Une fois au lycée, Abdullah devient plus exigeant et fait savoir à sa mère qu’il interromprait ses études si elle ne s’engage pas à lui acheter des habits corrects et un vélomoteur pour ses déplacements. En effet, le Lycée Dar Essalam est situé à presque deux kilomètres de chez lui. Il lui arrive de rentrer en classe en retard, et même parfois de se voir refuser l’entrée. C’est vraiment insupportable pour cet adolescent qui est pourtant le premier de sa classe. Plus il prend de l’âge et plus il est rongé et révolté par sa condition sociale. Il refuse d’être le fils d’une femme de ménage. Il lui arrive même de regretter d’être venu au monde et de reprocher à sa mère de l’avoir enfanté. Pour lui, elle est avec son père, la cause de la vie misérable qu’il mène aujourd’hui. Sa mère ne cesse de lui expliquer que dans le monde il y a des riches et des pauvres et que chacun doit accepter sa condition et de concevoir le bonheur ailleurs que dans la richesse et le pouvoir. De nombreux élèves, lui dit-elle, aimeraient bien avoir son intelligence et l’estime dont il jouit après de ses professeurs au lieu d’être des enfants de riches et derniers de leur classe. - Tu te trompes maman et sois sûre qu’aucun de mes camarades de classe n’accepterait d’être le fils d’une femme de ménage. Maintenant arrêtons cette conversation inutile ; il y a des choses que tu n’arriveras jamais à comprendre. Rhimou, contrariée et meurtrie au fond d’elle-même, se dirige vers sa kitchenette pour préparer à manger. Cette femme fatiguée, découragée ne sait plus quoi entreprendre pour satisfaire les exigences de son fils. Doit-elle se contraindre à faire des heures supplémentaires pour gagner plus d’argent ? C’est trop demander à cette dame de santé fragile, voire délicate, souvent harassée par des crises d’asthme et un rhumatisme chronique. Avec les années qui passent, elle supporte de plus en plus péniblement son travail de femme de ménage. Heureusement pour elle, son fils grandit avec les années qui passent et avance dans ses études. Encore un ou deux ans de sacrifice et Rhimou pourrait enfin souffler. Il faut dire aussi qu’Abdellah ne reste pas inactif. Durant les dernières années de ses études secondaires, il va donner des cours de rattrapage et de révision à des élèves du premier cycle. Mieux encore, après le bac et tout en poursuivant ses études de droit, il s’engage comme cadre dans une société commerciale. Cela lui permet de se faire assez d’argent pour vivre plus à l’aise et surtout pour quitter définitivement Douar Lahouna. Ce quartier lui inspire un certain dégoût et lui rappelle toute la misère de son enfance. Comme l’a écrit Sarthe « La jeunesse est l’âge du ressentiment ». Abdellah nourrit au fond de lui une rancœur, une hostilité envers la société politique responsable selon lui de la disparité des classes et partant de sa misère. « J’ai assez vécu dit Stendhal, pour voir que différence engendre haine » Ce fils de femme de ménage et des bidonvilles refuse d’appartenir à la plèbe et espère toujours que d’autres horizons s’ouvrent à lui. En attendant, il quitte Douar Lahouna et s’installe dans un studio en ville nouvelle. Il gagne assez d’argent pour ne plus rester à la charge de sa mère et continuer à vivre dans cette sinistre agglomération. Ses visites à sa mère deviennent de plus en plus rares. Et quand il vient il ne reste pas auprès d’elle plus d’un quart d’heure, évoquant divers prétextes pour partir. Puis un jour devant l’insistance de la vieille qui lui demande de passer la nuit auprès d’elle, il finit par lui parler franchement. -Ecoute maman je vais te dire la vérité. J’ai horreur de venir dans ce bidonville. Au mois de juin dernier j’ai obtenu ma licence en droit et passé avec succès le concours organisé par le ministère de la justice. Je suis aujourd’hui un magistrat et je dois m’en montrer digne. De plus j’ai fait la connaissance d’une jeune avocate du barreau de Rabat. Nous allons bientôt nous marier. Je ne veux en aucun cas qu’elle sache ni ses parents que je suis le fils d’une femme de ménage ou que j’ai grandi à Douar Lahouna. Est-ce que tu comprends maman ? Il est impossible pour moi de continuer à ruminer mon sort en silence et à m’y soumettre. - Alors, dans ces conditions, je n’ai plus le droit de me considérer comme ta mère et il faut que je disparaisse de ta vie ? C’est bien ça ? N’est-ce pas, dis-le moi franchement Elle pleure et se cache le visage pour ne pas le voir. -Ecoute maman, il faut que tu comprennes. Je sais que c’est difficile aussi bien pour toi que pour moi, de nous trouver dans une telle situation. Mais que veux-tu ? La société est ainsi faite. - Ca suffit, arrête s’il te plait, tes paroles ne me convainquent pas du tout mais par contre me font mal au cœur. Si tu désires ne plus avoir de contact avec moi c’est ton droit. Mais sache toutefois qu’au sein de cette société dont tu parles, tu seras considéré comme un fils ingrat. Et Dieu ne te pardonnera jamais ton comportement. Maintenant va-t'en j’arriverai bien à vivre sans toi. Je suis pauvre et démunie c’est vrai, j’habite dans une bicoque, mais je suis fière de moi et accepte stoïquement ma condition. J’ai appris depuis mon enfance à vivre sobrement, à aimer mes proches et à croire en Dieu. Les habitants de ce bidonville sont pauvres certes, mais sont tous de braves gens Va-t'en à présent. Va vivre avec ces grands qui accaparent ton esprit… Abdellah complètement inattentif au discours de sa mère se contente de secouer la tête comme pour dire qu’il a saisi le message. -En tout cas je ne t’oublierai pas, lui dit-il avant de s’en aller, je t’enverrai un peu d’argent de temps en temps -Je ne veux pas de ton aumône lui lance Rhimou hors d’elle, j’ai besoin d’affection et d’estime et non pas d’argent. Sur ce, il sort sans même la saluer, gêné et contrarié par l’état dépressif de cette femme en larmes. Des semaines et des mois passent. Abdellah se marie et vit bien à l’aise, sans jamais se soucier de l’existence d’une mère qui l’a élevé et fait de lui ce qu’il est aujourd’hui. Une femme qui végète seule dans sa baraque, sans soutien matériel ou moral. Pour son épouse il est orphelin, fils unique de parents décédés il y a trois ans dans un accident de voiture. Rhimou qui prend de l’âge n’arrive pas à surmonter sa déception ni à apaiser sa douleur. Sa désillusion est aggravée par la solitude qui lui pèse et la dégradation d’une santé de plus en plus fébrile. Depuis quelques temps elle est alitée et ne survit que grâce à des gestes généreux et notamment la bienveillance de sa voisine Fatima qui lui rend visite deux à trois fois par jour pour s’enquérir de son état et lui apporter à manger. Ses efforts et toute sa volonté de résister à la maladie restent vains. La pauvre femme s’affaiblit chaque jour d’avantage et trouve beaucoup de peine pour se lever. Ceux qui la voient ainsi s’apitoient sur son sort et estiment qu’elle a déjà fait un pas dans l’au- delà. La disparition de son fils est pour beaucoup dans son affaissement. Elle ne parvient pas un seul instant à s’expliquer et encore moins à comprendre les raison de son comportement. Elle ne peut oublier comme ça facilement cet enfant qu’elle a tant aimé. Il était toute sa vie. Ses souvenirs depuis la naissance et toutes les étapes de son enfance remplissent son existence. Aucune force au monde n’est en mesure en effet d’empêcher une mère d’aimer sa progéniture. Aussi a-t-elle toujours caressé l’espoir de voir son fils revenir un jour auprès d’elle. Hélas ! Un lundi matin à l’aube Rhimou rend l’âme à Dieu dans l’isolement et un abandon total. Vers dix heures Fatima lui apporte comme d’habitude son petit déjeuner. Elle la trouve complètement inerte sur son lit. La vieille femme n’est plus qu’un corps froid inanimé. Les membres raides, le visage blafard et les lèvres bleuâtres, la pauvre femme de ménage n’appartient plus à ce monde. La nouvelle de son décès ne surprend guère les habitants du quartier. Tout un chacun était au courant de sa longue maladie et de sa souffrance. La mort est peut être une délivrance pour cette femme malheureuse abandonnée par son propre fils. A seize heures après la prière d’Al Asr, par un froid glacial et sous une pluie battante, la défunte est conduite à sa dernière demeure. Quatre personnes seulement, des voisins membres d’une organisation de bienfaisance se chargent de sa mise sous terre, un enterrement expéditif sans aucune cérémonie funèbre ni même comme c’est l’usage chez les musulmans, la lecture d’un verset de coran. Que Dieu ait son âme et l’ait en sa miséricorde. Amen.
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