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La séparation

lundi 26 avril 2010, par LECOMTE

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     Il est onze heures du matin quand Taoufiq arrive à son chalet de la plage, un vieux cabanon de bois, mais qui a l’avantage de se trouver à la première rangée, à quelques mètres de l’eau. En ce début du mois de juillet, la plage de Skhirate retrouve tous ses habitués, des gens qui se connaissent pour la plupart.
    Taoufik, un professeur de cinquante deux ans, aime beaucoup cette plage où il vient habituellement chaque année y passer toutes ses vacances d’été, avec son épouse Khadija et leur fils Yassine, un garçon de treize ans. Après un dernier trimestre très chargé, ce fonctionnaire s’empresse de regagner son chalet, un bon petit coin de repos qui lui fait oublier tous les soucis de la vie professionnelle. Il adore admirer le beau paysage de cette magnifique mer bleue, un lieu de repos et de villégiature où il éprouve tout son bonheur.
   Le soir venu, quand la plage est presque déserte, il entreprend de longues marches au bord de l’eau, seul ou en compagnie de son épouse, foulant à pieds nus le sable fin encore tiède du rivage et humant avec délice la brise de mer, au parfum d’iode qui lui caresse le visage.
 Avec Khadija et Yassine, Taoufiq forme une bonne petite famille bien soudée, constituant à eux trois, tout un monde qui a ses activités propres, ses loisirs et son programme quotidien. Bien entendu, à la plage on est en vacances, une période où les habitudes sont bouleversées. Et c’est aussi l’occasion de se faire de nouveaux amis. Les deux cabanons voisins sont justement occupés par des gens fort sympathiques et plus particulièrement un couple de jeunes avocats, Fayçal et Amina qui viennent d’acquérir, l’un des chalets avoisinants, inoccupé depuis bientôt deux ans. Dès leur installation, Fayçal et son épouse Amina se présentent chez les Taoufiq et les invitent à venir le soir, prendre le café avec eux.
    Depuis ce jour une relation naît entre les deux couples, se traduisant par une grande amitié au fur et à mesure des semaines qui passent. Les hommes comme les femmes deviennent pratiquement inséparables. Mais le plus heureux de tous, est en vérité Yassine. Ce garçon s’ennuyait un peu avant l’arrivée des Fayçal et surtout de leur fille Ikrame, une enfant de onze ans qui venait de réussir à son examen de passage au secondaire.
   Yassine ne perd pas  un instant pour s’approcher d’Ikrame et en faire une amie. Cette fille a, en effet, tous les atouts pour subjuguer un jeune garçon. Dieu lui a donné un physique et un charme angéliques. Tout vous fascine et vous attire en elle, ses yeux noisette, pleins de tendresse, une belle bouche aux lèvres roses d’où jaillit en permanence un sourire attrayant qui vous captive et retient votre regard, une chevelure soyeuse d’un châtain clair, livrée aux fantaisies de la brise maritime.
   Tout en elle est naturel et ingénu. Sa façon de parler d’un ton toujours posé, ses gestes harmonieux, et sa démarche gracieuse  sont emprunts de sagesse et de sérénité. A l’entendre s’exprimer, on a l’impression d’avoir affaire à une jeune fille de vingt ans. Tout ce qu’elle garde de son âge, c’est sa naïveté et sa timidité naturelle. Quand elle parle à un adulte elle rougit et baisse les yeux. Sa voix devient plus douce et affectueuse. Vous avez envie de la serrer contre vous et de l’embrasser.  
 On comprend dès lors l’effet d’hypnotisme que cette enfant va désormais exercer sur le petit Yassine. La proximité de leurs cabanons et la liaison amicale récente, née entre leurs parents sont autant de circonstances qui vont, chaque jour d’avantage, consolider l’amitié de ces deux enfants et les rendre très proches, voire indispensables l’un à l’autre.
   Yassine est un garçon bien éveillé, très entreprenant, qui sait toujours prendre l’initiative heureuse au moment opportun. Il est également vivant et plein de gaité. Il n’arrête pas d’amuser Ikrame et d’inventer un tas de choses pour l’intéresser. En quelques jours, Yassine  arrive à émerveiller sa copine et à devenir son ami intime, son confident et une partie d’elle-même. Les deux enfants passent pratiquement toute la journée ensemble. Et, le matin, dès qu’ils se réveillent et avant même de prendre leur petit déjeuner, ils accourent l’un vers l’autre pour se retrouver à nouveau. Durant toute la journée ils ne se quittent pas, prenant leurs repas, tour à tour, chez l’une ou l’autre famille. Ils passent leur temps à marcher au bord de l’eau à la recherche de jolis coquillages. Quand la marée est basse, ils aiment  fouler  du pied le sable encore mou, sans jamais aller à la rencontre des vagues. Leurs parents leur interdisent de se baigner tous seuls.
   Les mamans leur font entière confiance. Ils sortent et rentrent quand ils veulent ; mais leur trajet, bien connu des parents, ne dépasse pas la distance qui sépare leurs cabanons de l’hôtel Amphitrite, soit un peu moins d’un kilomètre. D’ailleurs ils sont visibles à partir des terrasses de leurs chalets. Quand ils sont fatigués, ils vont s’asseoir sur le petit rochet noir, juste en face de leurs habitations. Ils passent de longues heures à cet endroit, assis épaule contre épaule, regardant sans se lasser cette grande masse bleue qui s’étend à l’infini et les vagues qui viennent mourir à leurs pieds.
 
 Cela fait maintenant un mois que ces deux anges se sont rencontrés et vivent tous les jours côte à côte. Mais les vacances ne durent malheureusement qu’un temps. Et les heures de bonheur passent très vite. Le mois d’août est terminé et les parents d’Ikram, avocats au barreau de Rabat, doivent reprendre leur travail. Il est en de même de Taoufiq et son épouse Khadija, deux enseignants qui vont rejoindre leurs collèges dès le cinq septembre.
 Au soir du trente et un août, les deux familles regagnent leurs domiciles de la capitale. C’est toujours un plaisir de revenir chez soi après un mois d’absence. Ce n’est pourtant pas vrai pour les deux enfants pour lesquels le fait de se séparer est une pénible épreuve, difficile à surmonter. Vivre ensemble est devenu une nécessité pour ces deux êtres. Chacun d’eux semble désormais détenir le principe vital de l’autre. La première nuit à Rabat est une nuit blanche. Les parents d’Ikrame sont debout depuis deux heures du matin, réveillés par les gémissements de leur fille. La maman visiblement tourmentée et perplexe, lance à son mari :
-         Mais qu’est-ce que tu attends pour agir ? Tu ne vois pas que notre fille est en train de mourir. Ah ! Mon dieu ma pauvre fille délire. Elle a beaucoup de fièvre. Approche-toi Fayçal, touche son front.
-         D’accord, d’accord, j’appelle tout de suite le docteur Jebli, il habite juste à côté. En attendant calme toi chérie et essaie plutôt de lui appliquer quelques compresses d’eau de rose.
   Le médecin n’a rien diagnostiqué de bien grave. Pour lui, il s’agit d’un coup de soleil ou d’une indigestion. Il établit une ordonnance et assure à la maman qu’il n’y a rien de méchant. Mais la vérité est ailleurs...Ikram reste alitée toute la matinée. N’ayant rien mangé depuis la veille, elle devient faible et  surtout très silencieuse, chose qui inquiète énormément et son père et sa mère. Ses beaux yeux perdent tout leur éclat et la pâleur s’empare de son joli visage. Quand ses parents lui demandent ce qu’elle ressent, elle ne dit pas un mot et ses yeux se remplissent de larmes.                                                                                                                                   
Un peu avant midi le téléphone sonne. C’est Khadija, la mère de Yassine au bout du fil. Elle demande si Ikrame va bien. Amina reste quelque peu surprise par la question de son amie avant de répondre.
-         Elle va mal, vraiment mal, mais comment sais-tu que…
-         En vérité si je te le demande c’est parce que mon fils Yassine est lui aussi dans un  piètre état. Il a trente neuf de fièvre et ne cesse de délirer en prononçant le prénom de votre fille. Alors j’ai pensé que peut-être, si la petite vient le voir, il pourrait, je l’espère, aller mieux. 
    A la fin de leur conversation elles finissent, toutes les deux, par comprendre que la séparation brutale de leurs enfants était la cause principale de leur dépression et qu’il faut sans attendre, prendre les mesures qui s’imposent.
    Dès le début de l’après midi Taoufiq, Khadija et leur fils Yassine arrivent chez les Fayçal. Le garçon qui a de la  peine à marcher, est soutenu par son père. L’annonce d’une visite à la famille d’Ikrame et l’idée de revoir à nouveau sa petite amie, semblent lui avoir donné suffisamment de force pour se lever.  
     La rencontre entre les deux enfants est, on ne peut plus, salutaire et révélatrice de bien de choses. A la vue de Yassine, Ikrame rougit, ses yeux s’éclaircissent subitement et se mouillent de larmes, des larmes de joie. Elle est visiblement troublée et fortement émue. Elle ne dit pas un mot, et, sans cesser de regarder affectueusement Yassine, elle esquisse un sourire plein de signification. Quant à lui, il est tout simplement heureux et sa fièvre semble être estompée. En apercevant Ikrame, encore étendue sur son lit, il avance vers elle, lui tend la joue pour l’embrasser, lui tient la main et lui parle en mots à peine audibles :
-         Comment vas-tu Ikrame ? Tu m’as manqué tu sais…
-         A moi aussi, Yassine…
    Et, s’arrêtant subitement de parler, elle se met à pleurer… Puis regardant ses parents, elle dit d’une voix faible et cassée :
-         Maman, je veux que Yassine reste avec nous.
-         D’accord ma fille chérie, ton papa et moi ferons tout ce qui te plaira. L’important c’est que tu ailles mieux.
-         C’est vrai tante Amina, crie Yassine sursautant de bonheur, je peux rester avec Ikrame ?
 
 Cette fois-ci c’est sa propre mère qui intervient
 
      -     Ecoute mon enfant chéri, nous allons, ton père et moi, voir tout cela avec tante Amina et son mari En attendant, nous vous laissons seuls, Ikrame et toi, pour évoquer vos souvenirs de la plage.
 
   Les deux couples se retirent au salon et une discussion sérieuse et responsable s’engage entre ces quatre parents désemparés. L’heure est grave. Personne parmi eux n’a la moindre idée sur ce qu’il convient de faire pour sauver ces enfants. Il est maintenant certain que ces deux anges innocents s’aiment énormément. Chacun d’eux a besoin de la présence de l’autre, désire le voir constamment auprès de lui et d’entendre sa voix. C’est là le fondement même de leur bonheur et leur raison d’être. Mais voila qu’ils viennent d’être subitement et brutalement sevrés de leur euphorie et arrachés à leur idylle  C’est, en effet, beaucoup plus qu’une simple amitié qui les unit  Ces enfants semblent avoir l’un chez l’autre, un élément vital indispensable à leur équilibre. Victor Hugo n’a-t-il pas dit que « l’amour véritable est celui qui tient toujours les forces de deux êtres en équilibre » ? Et c’est bien justement cet élément commun qui rapproche et lie les destinées de deux êtres humains, un élément qui reste et restera jusqu’à la fin des temps, un mystère échappant à la raison humaine et n’obéissant à rien de rationnel.
 
   Deux possibilités sont alors envisagées par les deux familles.
 
- Se montrer fermes avec les enfants, les éloigner l’un de l’autre dans l’espoir, qu’avec le temps, ils vont tout oublier et ne plus penser qu’à leurs études, mais avec le risque de voir leur état s’empirer et atteindre un stade regrettable. Un risque qu’aucune des deux parties n’ose prendre.
-Tempérer, agir avec précaution et beaucoup de sagesse et surtout éviter de brusquer les sentiments de leurs enfants en se forçant de se faire avec.
 
  Et c’est cette dernière solution qui est retenue en fin de compte. Les deux familles restent très proches l’une de l’autre. Les petits se voient tous les jours, à tour de rôle chez tante Khadija ou tante Amina. Ils reprennent leurs couleurs et leur gaîté et la vie redevient normale.   Le soin est donc laissé au temps qui décidera de leur sort et de leur avenir.
 
                                   
 
 


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