Devenez rédacteur
|
J’ai décidé de devenir médiateur. Pendant quatre décennies, j’ai observé une lâcheté rigoureuse face à toute altercation. J’ai fui comme un lapin du York. Mais tout cela appartient au passé. La prochaine fois que j’assisterai à une rixe, j’interviendrai, au péril de ma vie s’il le faut. Ce midi, j’ai célébré cet engagement solennel en partageant avec Basile un petit cru espagnol du meilleur effet que mon supermarché, louée soit sa centrale d’achats, a récemment décidé d’importer. Après les avoir quittés, le cru et lui, dans cet ordre exactement, je me suis mis en quête de concitoyens fâchés à rabibocher. Pour entamer mon apprentissage, j’ai jeté mon dévolu sur la commune de Woluwe-Saint-Lambert. Inutile de prendre d’emblée des risques inconsidérés. Depuis une bonne heure, j’erre dans le parc Georges Henri, toujours sur le qui-vive, prêt à séparer d’une poigne péremptoire les gniards qui se chamaillent pour une balancelle en forme de thon. Bien que ce soit ma première journée en tant que médiateur, je pourrais envisager d’intervenir dans un crêpage de chignons entre jeunes mères désoeuvrées, selon la silhouette des belligérantes. J’en repère deux de taille moyenne, qui ont assis leur ennui sur un banc. Elles surveillent leurs braillards respectifs en parlant siphons. Des plombières, sans doute. Manque de chance, elles semblent bien s’entendre. Je me demande comment jeter la discorde. Mes travaux pratiques ne peuvent attendre et le parc est vide, mis à part un groupe d’adolescents pseudo gothiques à clous et une matrone fichue qui me fait peur. Mieux vaut s’en tenir à mes plombières. Je vais tenter de monter les deux marmots l’un contre l’autre. Je sais que c’est mal, mais que voulez-vous : il a fallu deux guerres avant de créer les Nations Unies. On n’a rien sans rien. Le meilleur moyen est d’attiser leur sens inné de la propriété privée. A en juger par le petit golfeur brodé sur leurs polos vert feuille et rose fleur, mes bagarreurs en devenir feront d’excellents sujets d’expérience. Je m’approche du rouquin, qui doit avoir entre 3 et 12 ans. Je lui explique que sous couvert d’une passe, son compagnon lui a dérobé son baballon. Je traite ledit compagnon de « vil spoliateur » en agitant le doigt dans un signe universel de réprobation. Le rouquin ne comprend rien. Il fait des yeux de truite mouchetée. Honnie soit la décadence de l’enseignement national. A moins que ce soit un enfant de militants trotskistes. Voilà bien ma veine. Cette commune n’est plus ce qu’elle était. D’abord les vampires cloutés et maintenant les graines de CCC. Leurs traîtres de parents les déguisent en petits snobs, pour ne pas les stigmatiser. L’instinct de survie leur dicte un mimétisme textile. La truite mouchetée, à nouveau. Surtout, ne pas se décourager. Il faut que je m’adapte à son mode de pensée. J’explique au rouquin que son baballon est un moyen de production : qu’il songe aux cachets des joueurs. Je lui dis que par son shoot inopportun, il cède son moyen de production à son compagnon de jeux, qui est fils de rupins et vit dans un cinq pièces avec trampoline. Le rouquin ne comprend toujours rien mais il s’énerve, parce que l’autre, intimidé par mon intervention, garde
le baballon. Il trépigne. J’exulte. Il pleure. Je triomphe. J’expire
profondément et je me place d’un pas de hussard à mi-distance entre les
deux créatures, un bras tendu vers chacun d’eux, mon ombre se projetant
loin sur le sable et les petites pelles en plastique rouge. J’inspire. Je regarde le ciel. Je sens que je vais être brillant. Et c’est là que tout dérape : la mère du roux me prend à parti. Elle va tout gâcher, l’idiote. Faut-il donc toujours tout expliquer ? En tant que médiateur, je me dois de rester neutre. Je ne peux pas m’interposer entre elle et moi-même. Je lui propose un caucus ; elle me propose la police. La discussion tourne court. J’incrimine l’autre mère pour rétablir un équilibre propice à mon intervention, mais les voilà qui se liguent à deux contre moi. Il me manque toujours une faction. J’explique au rouquin que sa mère essaye de l’empêcher de profiter d’une expérience de premier ordre en matière de résolution de conflits, mais il fait corps avec elle, au sens propre et au mépris de la solidarité masculine. Quant au vil spoliateur, c’est peine perdue : il s’est converti en bromisateur hurlant, on n’en tirera plus rien, autant tenter d’exciter le baballon contre les deux harpies. Je renonce. Je manque de bases théoriques. Adieu la médiation, je m’en vais servir quelques fielleuses perfidies de mon cru à ces gâcheuses, pour me défouler. Médie mieux qui agresse bien. Les derniers commentairesLaisser un commentaire |
?
Derniers articles de Georges Glon : D'autres articles: HistoireHistoire de la faïencerie de Thulin. (wilson) Une belle promenade à travers le XVIIIe siècle français (Frederik Dhondt) La Renaissance liégeoise en 3D (Hollynx) HumourUne distinction (Bernard Delattre) Une gare toute propre (Hollynx) Vie:: : Petit concours :: : (Isabelle) Lucienne, participante à "J’écris ma vie" témoigne (Ages et transmissions) ExpérienceCoup double de Nicole Versailles (Traverse) La démo du guitariste (Gibson, Fender...) (Benoît Vrins) MédiateurBelgique : pour un médiateur européen (Jean Quatremer) Vous avez l’énergie… et un médiateur ! (François Thoreau) |