Le pari

mercredi 1er octobre 2008, par Georges Glon


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J’ai mal et j’ai l’air d’un con.

Je suis couché sur le dos, j’ai les jambes par-dessus le cul, les pieds coincés sous le dossier d’une chaise, les lombaires qui couinent et le nez cramoisi.

Je hais le yoga.

C’est de la faute d’Anita. Elle dit que je suis raide et que ce n’est pas bon tout le temps. Je ne suis pas raide du tout : je parviens à toucher le rebord de la baignoire sans même fléchir les genoux. Je sais bien qu’elle exagère. Mais la semaine passée, comme Anita me comparait à un bonhomme Playmobil congelé, j’ai craqué. J’ai parié qu’en deux mois, je deviendrais plus souple qu’elle. C’est parfaitement idiot : Anita, elle, touche le fond de la baignoire. C’est sûr, c’est elle qui le nettoie.

Nous aurions pu en rester là. Je cherchais une astuce pour me désengager sans perdre la face, mais au lieu de m’aider et de ravaler son orgueil, elle a continué à ricaner en faisant le pont au-dessus du pouf, pour me faire bisquer. Je trouve qu’elle a agi de manière totalement irresponsable. Et moi, j’ai commis l’irréparable.

J’ai misé mon chat.

J’ai honte.

Cet infidèle compagnon qui partage ma vie et mes rôtis depuis deux ans déjà, j’en ai fait une vulgaire cagnotte.

Le soir même de ce jour néfaste, je me suis inscrit à un cours intensif de yoga. Je m’y rends quatre fois par semaine, affublé d’un short moulant parce que le maître veut voir mes muscles. S’il y parvient, je lui tire ma révérence, moi je ne les ai jamais vus, mes muscles. Ils sont pudiques.

Aujourd’hui, nous découvrons la posture de l’agrafeuse. En hindi, cette position porte un autre nom mais je ne l’ai pas retenu car j’étais distrait par la chute de reins de ma voisine de devant. Comme les dimensions de ma bedaine m’empêchent de réaliser la posture de l’agrafeuse, j’ai droit à une chaise en guise de repose-pieds. Sachant que mes condisciples doivent toucher le sol de leurs pieds, c’est un bon demi mètre que j’économise grâce à ma chaise. Dès que les autres ont le dos tourné, je lui embrasse les pieds.

Chaise ou pas chaise, je suis inquiet car j’ai des raisons de penser que l’agrafeuse n’est qu’un amuse-gueule avant la posture du porte-mine. De source sûre, le porte-mine consiste à tenir le corps entier sur deux coudes et le sommet du crâne.

Si mes craintes se confirment, je m’enfuis, tant pis pour Gontran.

En attendant, je suis parvenu à poser discrètement mes pieds au-dessus du dossier de ma chaise, suffisamment haut que pour ne plus devoir consentir le moindre effort. Depuis, je m’ennuie, alors j’observe mes condisciples. Je note que le yoga est une discipline majoritairement féminine, sauf parmi les maîtres. Notez que je n’en tire aucune conclusion, d’autant qu’Anita me relit et que lorsque j’écris des vérités sur les femmes, elle me bat ou pire, elle débat.

Toutes ces femmes majoritaires sont génétiquement plus souples que moi, tout comme les Noirs sont génétiquement plus doués pour la danse, les Chinois pour assaisonner le chien et les Wallons pour le chômage. Je le sais : jadis, lorsque je chômais dur, j’ai vécu avec un Congolais qui dansait la bourrée comme personne et un Chinois dont on n’a jamais vu le chien. C’est inné, on n’y peut rien.

A vrai dire, si, on y peut. Dans mon cours, il y a un autre homme qui est souple comme une cagnotte. Il a les pieds le long des oreilles et le teint insolemment frais. Petit con. Plus j’y pense, plus je me dis qu’il est parfaitement concevable qu’en tant que débutant, je fasse malencontreusement tomber ma chaise de façon à lui endommager durablement le coccyx.

C’est le maître qui m’en dissuade.

Le maître a des proportions aussi improbables que ses postures : une cage thoracique hypertrophiée et partout autour, une panoplie de muscles qui ne sont pas gonflés d’hier. Quand il bombe le torse, on dirait une sucette ou une passoire à thé avec une tomate-cerise collée par dessus. Mais gare à celui qui s’y tromperait : le maître et beaucoup plus fort qu’une sucette ou qu’une passoire à thé, avec ou sans tomate-cerise collée par-dessus.

Mieux vaut laisser mon voisin taquiner ses lobes avec ses gros orteils.

Il y va de mon chat.

Gontran me bat froid.

Il m’en veut de l’avoir misé.

Il rentre à des heures indues en faisant un raffut épouvantable, il boude son mou, compisse mes plants de tomates et fait ses griffes sur le portrait de maman.

Il ne sourit plus.

Cette nuit, je me suis réveillé en sursaut et je l’ai vu là, assis sur Sacha Guitry. Il me contemplait avec des yeux tout ronds, sans teint, tristes comme un repas entre collègues.

Je l’ai supplié de m’absoudre, mais il n’a rien voulu entendre. Après un long moment passé à me fixer, il est parti sans un miaou, en me jetant un dernier regard affligé avant de regagner les toits, la queue haute et méprisante. J’étais tellement mortifié que j’ai dormi dans la posture de l’arbalète bandée, pour continuer à m’assouplir en attendant ma prochaine séance de yoga.

Moi qui faisais du yoga pour sauver mon chat, voici que je me sauve au yoga afin de fuir mon chat.

Par chance, il y a des moments très agréables dans la pratique du yoga. Plus exactement, il y a un moment très agréable : à la fin de la séance, lorsque le maître nous dit de fermer les yeux, de sentir nos organes qui dégoulinent vers le parquet et de renoncer à tout, même à notre envie de bien faire.

C’est formidable, de devoir renoncer à son envie de bien faire. Moi, par exemple, qui suis perfectionniste, l’envie de bien faire me mine. Le magret n’est jamais assez rose. Le saumon n’a jamais mariné suffisamment longtemps. La rhubarbe est sempiternellement trop sucrée. Et il en va ainsi pour tout, sauf pour le travail, naturellement.

Avec le yoga, on peut bâcler. Voilà une science millénaire du corps et de l’esprit, un concentré de sagesse orientale qui sent bon le thé et les frangipaniers et que nous apprend-elle ? Qu’il faut se débarrasser de son envie de bien faire. Quelle leçon.

Pour entendre cette onctueuse injonction, je suis volontiers disposé à m’emberlificoter les jambes dans tous les dossiers de chaises pliantes du monde. Je suis même prêt à faire face au reproche muet et velu qui hante ma couette dès la nuit tombée.

Je regrette seulement que le maître attende que nous n’ayons plus rien d’autre à fiche que de laisser couler nos tripes vers le parquet, sauf le fayot du premier rang qui continue à s’étirer les pouces, pour nous autoriser à renoncer à notre envie de bien faire.

A l’inverse, lorsqu’il s’agit de se contorsionner dans des postures invraisemblables, nous devons nous efforcer. Le maître est intraitable sur ce point-là. J’ai déjà tenté de le gagner à la perspective pédocentriste, mais rien n’y fait.

C’est un yogi psychorigide.

 



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