|
J’ai mal et j’ai l’air d’un con. Je
suis couché sur le dos, j’ai les jambes par-dessus le cul, les pieds
coincés sous le dossier d’une chaise, les lombaires qui couinent et le
nez cramoisi. C’est
de la faute d’Anita. Elle dit que je suis raide et que ce n’est pas bon
tout le temps. Je ne suis pas raide du tout : je parviens à toucher le
rebord de la baignoire sans même fléchir les genoux. Je sais bien
qu’elle exagère. Mais la semaine passée, comme Anita me comparait à un
bonhomme Playmobil congelé, j’ai craqué. J’ai parié qu’en deux mois, je
deviendrais plus souple qu’elle. C’est parfaitement idiot : Anita,
elle, touche le fond de la baignoire. C’est sûr, c’est elle qui le
nettoie.
Nous aurions pu en rester là. Je cherchais une astuce pour me désengager sans perdre la face, mais au lieu de m’aider et de ravaler son orgueil, elle a continué à ricaner en faisant le pont au-dessus du pouf, pour me faire bisquer. Je trouve qu’elle a agi de manière totalement irresponsable. Et moi, j’ai commis l’irréparable. J’ai misé mon chat.
J’ai honte. Cet infidèle compagnon qui partage ma vie et mes rôtis depuis deux ans déjà, j’en ai fait une vulgaire cagnotte. Le
soir même de ce jour néfaste, je me suis inscrit à un cours intensif de
yoga. Je m’y rends quatre fois par semaine, affublé d’un short moulant
parce que le maître veut voir mes muscles. S’il y parvient, je lui tire
ma révérence, moi je ne les ai jamais vus, mes muscles. Ils sont
pudiques. Aujourd’hui,
nous découvrons la posture de l’agrafeuse. En hindi, cette position
porte un autre nom mais je ne l’ai pas retenu car j’étais distrait par
la chute de reins de ma voisine de devant. Comme les dimensions de ma
bedaine m’empêchent de réaliser la posture de l’agrafeuse, j’ai droit à
une chaise en guise de repose-pieds. Sachant que mes condisciples
doivent toucher le sol de leurs pieds, c’est un bon demi mètre que
j’économise grâce à ma chaise. Dès que les autres ont le dos tourné, je
lui embrasse les pieds. Chaise
ou pas chaise, je suis inquiet car j’ai des raisons de penser que
l’agrafeuse n’est qu’un amuse-gueule avant la posture du porte-mine. De
source sûre, le porte-mine consiste à tenir le corps entier sur deux
coudes et le sommet du crâne. Si mes craintes se confirment, je m’enfuis, tant pis pour Gontran. En
attendant, je suis parvenu à poser discrètement mes pieds au-dessus du
dossier de ma chaise, suffisamment haut que pour ne plus devoir
consentir le moindre effort. Depuis, je m’ennuie, alors j’observe mes
condisciples. Je note que le yoga est une discipline majoritairement
féminine, sauf parmi les maîtres. Notez que je n’en tire aucune
conclusion, d’autant qu’Anita me relit et que lorsque j’écris des
vérités sur les femmes, elle me bat ou pire, elle débat. Toutes
ces femmes majoritaires sont génétiquement plus souples que moi, tout
comme les Noirs sont génétiquement plus doués pour la danse, les
Chinois pour assaisonner le chien et les Wallons pour le chômage. Je le
sais : jadis, lorsque je chômais dur, j’ai vécu avec
un Congolais qui dansait la bourrée comme personne et un Chinois dont
on n’a jamais vu le chien. C’est inné, on n’y peut rien. A
vrai dire, si, on y peut. Dans mon cours, il y a un autre homme qui est
souple comme une cagnotte. Il a les pieds le long des oreilles et le
teint insolemment frais. Petit con. Plus j’y pense, plus je me dis
qu’il est parfaitement concevable qu’en tant
que débutant, je fasse malencontreusement tomber ma chaise de façon à
lui endommager durablement le coccyx. C’est le maître qui m’en dissuade. Le maître a des proportions aussi improbables que ses postures : une cage thoracique hypertrophiée et partout autour, une panoplie de muscles qui ne sont pas gonflés d’hier. Quand il bombe le torse, on dirait une sucette ou une passoire à thé avec une tomate-cerise collée par dessus. Mais gare à celui qui s’y tromperait : le maître et beaucoup plus fort qu’une sucette ou qu’une passoire à thé, avec ou sans tomate-cerise collée par-dessus. Mieux vaut laisser mon voisin taquiner ses lobes avec ses gros orteils. Il y va de mon chat. Gontran me bat froid. Il m’en veut de l’avoir misé. Il
rentre à des heures indues en faisant un raffut épouvantable, il boude
son mou, compisse mes plants de tomates et fait ses griffes sur le
portrait de maman. Il ne sourit plus. Cette
nuit, je me suis réveillé en sursaut et je l’ai vu là, assis sur Sacha
Guitry. Il me contemplait avec des yeux tout ronds, sans teint, tristes
comme un repas entre collègues. Je
l’ai supplié de m’absoudre, mais il n’a rien voulu entendre. Après un
long moment passé à me fixer, il est parti sans un miaou, en me jetant
un dernier regard affligé avant de regagner les toits, la queue haute
et méprisante. J’étais tellement mortifié que j’ai dormi dans la
posture de l’arbalète bandée, pour continuer à m’assouplir en attendant
ma prochaine séance de yoga. Moi qui faisais du yoga pour sauver mon chat, voici que je me sauve au yoga afin de fuir mon chat. Par
chance, il y a des moments très agréables dans la pratique du yoga.
Plus exactement, il y a un moment très agréable : à la fin de la
séance, lorsque le maître nous dit de fermer les yeux, de sentir nos
organes qui dégoulinent vers le parquet et de renoncer à tout, même à
notre envie de bien faire. C’est
formidable, de devoir renoncer à son envie de bien faire. Moi, par
exemple, qui suis perfectionniste, l’envie de bien faire me mine. Le
magret n’est jamais assez rose. Le saumon n’a jamais mariné
suffisamment longtemps. La rhubarbe est sempiternellement trop sucrée. Avec
le yoga, on peut bâcler. Voilà une science millénaire du corps et de
l’esprit, un concentré de sagesse orientale qui sent bon le thé et les
frangipaniers et que nous apprend-elle ? Qu’il faut se débarrasser de
son envie de bien faire. Quelle leçon. Pour
entendre cette onctueuse injonction, je suis volontiers disposé à
m’emberlificoter les jambes dans tous les dossiers de chaises pliantes
du monde. Je suis même prêt à faire face au reproche muet et velu qui
hante ma couette dès la nuit tombée. Je
regrette seulement que le maître attende que nous n’ayons plus rien
d’autre à fiche que de laisser couler nos tripes vers le parquet, sauf
le fayot du premier rang qui continue à s’étirer les pouces, pour nous
autoriser à renoncer à notre envie de bien faire. A
l’inverse, lorsqu’il s’agit de se contorsionner dans des postures
invraisemblables, nous devons nous efforcer. Le maître est intraitable
sur ce point-là. J’ai déjà tenté de le gagner à la perspective
pédocentriste, mais rien n’y fait. C’est un yogi psychorigide.
Laisser un commentaire |
?
Derniers articles de Georges Glon : D'autres articles: AnimauxLes chiens ne polluent pas que les trottoirs (François Collette) Le petit théâtre du jardin des plantes (Boulet) La semaine des J’aime / J’aime pas...# 1 (Mariebruxelles) Yoga |