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Voir en ligne : http://michelgheude.skyrock.com/284... ![]() Tout commence par une bonne idée : adapter à la télévision la célèbre expérience de Stanley Milgram, réalisée entre 1960 et 1963 à l'université de Yale pour étudier les conditions d'obéissance ou de résistance d'un individu à une autorité qu'il reconnaît légitime. A cet égard, Le Jeu de la Mort, documentaire de Christophe Nick, est exemplaire. Dans ce “ jeu télévisé ”, le candidat pose des questions à un autre joueur et à chaque mauvaise réponse lui inflige des chocs électriques de plus en plus puissants. La victime (en réalité un comédien) hurle mais le candidat continue parce qu'il s'oppose difficilement aux ordres d'une institution dont l'autorité lui paraît légitime. Le documentaire de Nick confirme d'abord qu'en effet la télévision est aujourd'hui perçue par la société comme une institution légitime. Il confirme aussi que placés dans des conditions d'isolement et dans un environnement inhabituel, sous la pression morale du contrat et des règles du jeu qu'ils ont acceptés et sous la pression constante de l'animatrice qui incarne la légitimité de l'institution, les candidats vont tous obéir et la grande majorité d'entre eux, obéir jusqu'au bout, malgré des signes de malaise, de conflit intérieur, voire de révoltes. Il apparaît également que si ces pressions diminuent, en particulier si l'animatrice se retire et laisse les candidats seuls maîtres du jeu, la grande majorité d'entre eux décident d'arrêter dès que la victime le demande. L'expérience confirme ainsi qu'aucun des candidats n'agit par sadisme ou méchanceté. Tous sont divisés et vivent des conflits de conscience quasi dramatiques. Ils se sentent dépossédés de leur libre arbitre et traduisent leur malaise par des rires nerveux, des pleurs et pour certains d'entre eux par la révolte et l'abandon. Et enfin, contrairement à une idée et très répandue, le film démontre que le niveau d'éducation et de culture des individus ne joue aucun rôle dans leur aptitude à résister aux ordres qu'on leur donne. Et donc que le rôle de l'école est, sur ce point précis, malheureusement très limité. Le totalitarisme mou Jusque là donc, Le Jeu de la Mort est un docu fiction passionnant qui, dans la grande tradition éducative de la télévision, peut éclairer des millions de téléspectateurs sur les conditions dans lesquelles de braves gens qui ne feraient jamais de mal à une mouche, peuvent commettre sur ordre les pires atrocités. Mais voici que le documentaire dérape complètement et déduit de l'expérience des conclusions qui, elles, n'ont rien de scientifique. Premièrement, il étend la situation des candidats à celle des téléspectateurs. Raisonnement : Si les candidats, qui sont des téléspectateurs lambda, acceptent de torturer un homme à l'électricité, alors l'ensemble des téléspectateurs lambda l'accepte aussi. Or cela, évidemment, l'expérience ne peut le montrer puisque par définition, le jeu n'existe pas, n'a jamais été diffusé et n'a en donc eu aucun téléspectateur. Personne ne peut dire quelle serait la réaction des téléspectateurs si un tel jeu était diffusé. La seule chose qui est certaine, c'est qu'aucune télévision ne diffuse un programme dans lequel des gens sont torturés ou mis à mort. Deuxièmement. De même que l'expérience de Milgram montrait ce qui arriverait si l'institution scientifique utilisait sa légitimité de manière abusive, de même le film montre ce qui arriverait aux candidats d'un jeu si la télévision utilisait sa légitimité de manière abusive. Mais alors que Stanley Milgram ne tire évidemment pas de son expérience la conclusion que la science serait en soi abusive, Christophe Nick en déduit, lui, que la télévision est d'essence abusive. Il n'en faut pas plus. Un media par nature abusif, manipulant des millions de braves gens au mépris de toutes les valeurs civilisées ? Nous sommes dans le totalitarisme. Un totalitarisme mou certes, sans morts, sans camps, mais un totalitarisme quand même. En quelques images, nous sommes passés de l'illustration d'une expérience scientifique sur un phénomène important de psychologie sociale à une affirmation idéologique et politique sans aucun fondement. Une télévision introuvable Christophe Nick déploie ce moment idéologique dans un deuxième film, Le Temps de Cerveau disponible, d'une forme volontairement classique, alternant des extraits d'émissions et l'analyse du philosophe Bernard Stiegler. Stiegler voit dans les années 80 le grand tournant de la télévision française. Avant 80, une télévision pilotée par le pouvoir, construite sur un consensus petit bourgeois, mais qui valorise la culture et les valeurs. Après 80, suite à la libéralisation des ondes par Mitterrand et à la privatisation de TF1 par le gouvernement Chirac, la télévision semble s'émanciper mais n'échappe à la coupe du politique que pour subir celle du “ marketing ”. Le marketing qui libère nos pulsions, qui transgresse tous les interdits, pour nous forcer à consommer. Alors la télévision “ glisse vers le sordide ” et la “ trash tv ”. Au lieu d'élever, elle abaisse. Christophe Nick précise : “ L'humiliation, la pornographie, le voyeurisme sont devenus les ingrédients du prime time ”. L'affirmation est si surprenante qu'on se précipite sur le programme du jour pour la vérifier. Sur la une: le magazine Questions à la Une et un documentaire sur le Katanga ; sur RTL: Prison Break ; sur Club: un film de Scorsese et un autre de Catherine Breillat ; sur Arte: un documentaire sur Hitler et Mussolini, Le Dessous des Cartes et un film japonais ; sur F2 une soirée Maupassant. Un autre jour au hasard ? Sur la une : Le Jardin extraordinaire, une série policière et Quai des Belges; sur la Deux : Doc de choc et Pirates des Caraïbes ; sur Club : une version d'Alice au Pays des Merveilles ; sur TF1 : Les Experts et un film de Spielberg ; sur France 2 : Les Tontons Flingueurs et Faites entrer l'accusé ; sur France 3 : un documentaire sur la libération des mœurs dans la France des années 70 ; sur Arte : un film de Ron Howard. On cherche en vain l'humiliation, la pornographie et le voyeurisme. C'est le premier aspect problématique de la critique de Nick et Stiegler. Les images et les émissions qu'ils choisissent pour illustrer leur thèse existent mais ne sont pas du tout représentatives de la télévision au quotidien. La télévision dont ils nous parlent est peut-être monstrueuse, mais elle n'existe pas. Une télévision criminelle Pour analyser cette télévision pilotée par le marketing, Nick et Stiegler ont à nouveau recours à la psychologie, cette fois la théorie freudienne. A l'exacte antipode d'Adorno qui, dans les années 50, voyait dans la télévision une machine à renforcer la conscience morale du moi, pour Stiegler la télévision détruit le sur-moi qui est l'instance psychique qui nous aide à sublimer nos pulsions. La télévision est un “ appareil technologique produisant des effets très particuliers sur la conscience (...) la télé crée ainsi par des mécanismes identificatoires et hallucinatoires, ce que Freud appelait des “ foules artificielles ”. (...) au sein de la psyché existe une tendance à la régression : ce moment où on n'idéalise plus une autorité, mais où on s'identifie au père obscène de la horde primitive ”. Pour Stiegler, en libérant les pulsions, en particulier les pulsions de mort, la télévision détruit tout simplement la société. Les relations entre individus. Les liens entre parents et enfants. Tout modèle d'autorité dont bien sûr celui des professeurs désarmés devant la puissance de captation télévisuelle de l'attention des enfants. Et finalement la télévision produit de l'hyper violence et conduit, ni plus ni moins, à la guerre civile. Conclusion logique ? L'appel aux politiques : “ Faut-il laisser la télévision continuer d'exploiter la pulsion comme un automatisme qui conduit au crime ? ” Manipulation, destruction, crime, pulsions de mort, guerre civile ! Il faudra bien un jour faire l'analyse critique de ces penseurs, souvent éminents, qui mobilisent toutes les ressources de la philosophie et des sciences humaines pour aboutir à des conclusions délirantes, étrangères à toute réalité, qui débouchent immanquablement sur des appels répétés à la censure et aux interdits. Laisser un commentaire |
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