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Dans cette partie de la ville majoritairement chiite, mettre un pas devant l’autre est une tâche bien difficile. Les rues y sont si étroites que deux rickshaws (petits taxis hauts en couleurs) s’y croisent difficilement. Malgré cela, on peut y voir des Land Cruisers faucher des pans de murs, preuve que leurs fortunés propriétaires fréquentent encore les lieux. Le quartier est tentaculaire. Il retient le destin de ses habitants et les empêche de prospérer puis de s’évanouir dans une autre part de la société. Les prostituées semblent y vivre depuis toujours : elles sont les héritières des courtisanes, ces danseuses accomplies et pleines de grâce qui ravissaient le cœur des empereurs moghols. Les hommes puissants les fréquentaient avec ardeur. Ils accomplissaient ainsi à chacune de leurs visites un éveil esthétique suivi, ou non, d’une relation sexuelle. Le système des courtisanes est depuis longtemps tombé en désuétude et les riches Pakistanais, très occidentalisés, s’étourdissent aujourd’hui d’autres splendeurs ou préfèrent une prostitution plus moderne à laquelle ils goûtent lorsqu’ils voyagent pour leurs affaires. Les prostituées vivent donc de leurs relations avec la classe moyenne, réalisent des danses privées qui n’ont de traditionnelles que le nom et se rendent parfois chez des hommes qui les invitent à participer à des « fêtes » dans d’obscures villas. En vérité, les femmes d’Heera Mandi continuent de jouer un rôle important dans leur société, une société écartelée entre le romantisme des productions artistiques et le mariage arrangé qui lie la plupart des couples. Les prostituées canalisent les pulsions sexuelles mais peut-être plus qu’ailleurs encore sont aussi des objets d’amour et un remède contre l’ennui du devoir familial. Elles utilisent des contrats de mariages éphémères mais renouvelables (d’une heure à plusieurs années) qui leur offrent une légalité de pacotille. Bien que les musulmans ne se divisent pas en castes, les femmes d’Heera Mandi font partie de ces groupes qui au Pakistan se transmettent encore leur condition et leur servitude de génération en génération. A moins de ne pas avoir eu d’enfants, les « danseuses » arrêtent de travailler vers l’âge de trente ans et prennent activement en main la carrière de leurs filles. Elles leur arrangent un premier mariage, parfois dès 11 ou 12 ans, en les vendant à d’influents collectionneurs de vierges, parfois en dehors des frontières du pays. Une fois déflorées à Dubaï, Abou Dhabi ou Doha, les jeunes filles sont renvoyées chez elles et ne peuvent faire autrement que de se prostituer à leur tour. Envolée la précieuse innocence. Même transis d’amour, la grande majorité des Pakistanais ne convoleraient pas avec une femme qui n’est pas vierge. Les fils des prostituées gonflent quant à eux les rangs des proxénètes, des dealers et des petites frappes. Iqbal Hussain est une magnifique exception à la règle. Ce peintre protecteur des prostituées et né dans leur giron a échappé aux règles du quartier en étudiant, puis en devenant professeur. Il n’a jamais cessé de vivre à Heera Mandi. Iqbal peint les prostituées qui l’entourent, signe les papiers des enfants sans pères et a ouvert un restaurant sur la terrasse du bel immeuble dont il est propriétaire dans le quartier. A chaque étage, c’est un époustouflant défilé d’œuvres religieuses chinées et de peintures de femmes du quartier. L’immeuble est un temple du syncrétisme où il fait bon se rappeler le passé multiconfessionnel de la ville. Les femmes d’Heera Mandi, qui sont considérées comme des parias et n'ont officiellement pas de réelle existence, peuplent les écrans des salons pakistanais. En effet, les actrices des navets concoctés par les studios de Lollywood (les productions pakistanaises, situées à Lahore) sont pour la plupart d’anciennes prostituées. Jouer la comédie est une forme de prostitution à part entière dans le pays. Reema est un exemple de réussite et une exception. L'actrice pakistanaise vient d'Heera Mandi et a commencé sa carrière en jouant dans des films vulgaires destinés à un public masculin. Elle est maintenant riche, cultivée et réalise ses propres films. Inimaginable quand on a vu ses premiers pas. Aujourd’hui que les studios ne tournent quasiment plus, les femmes d’Heera Mandi qui réussissent ne sont pas nombreuses. De rares figures à la Nana offrent encore leurs plus belles années à de gros moustachus (en vieillissant, les prostituées descendent les échelons du métier) qui les installent dans des villas chics du quartier Defence. Beaucoup d'entre elles s’éloignent des rues torturées le temps de danses privées, d’un voyage aux Emirats, d’une relation privilégiée ou d’un film catastrophique. La plupart reviennent à Heera Mandi, les mains parfois pleines de billets qui s’envolent vite. Elles attendent des clients et visionnent des films de Bollywood. Elles rêvent du grand amour. Hira Mandi de Claudine Le Tourneur d'Ison, éditions Albin Michel, 2006 Laisser un commentaire |
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