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Allez, comme vous êtes sages, je vous raconte encore une histoire… Elle est vieille de trente ans, mais c’est forcé. Il faut que joue la prescription, pour pouvoir raconter des histoires qui se sont déroulées en off. J’aime bien vous raconter des histoires. C’est peut-être l’âge, bien sûr, qui m’incite à égrener ainsi des souvenirs – vous me préviendrez quand je commencerai à radoter… – mais celle-ci me revient en lisant les journaux qui essaient désespérément de grappiller quelques infos sur la progression – ou la stagnation – de la mission de préformation d’Elio Di Rupo. DansDe Standaard, ce matin, on sent bien ainsi que la tension croît aux confidences distillées par quelques participants aux discussions. Et c’est toujours comme ça que ça se passe. En juillet 81, Mark Eyskens était premier ministre d’un gouvernement de sociaux-chrétiens et de socialistes. On était en pleine crise de la sidérurgie wallonne, la situation budgétaire était désastreuse et le franc sous pression. En mars, Wilfried Martens avait échoué à faire approuver son « plan d’urgence » et avait démissionné. Avant de partir en vacances, le gouvernement Eyskens devait élaborer un budget. Moi, j’étais alors journaliste politique à La Libre Belgique, avec Guy Daloze comme chef de service. Et je devais suivre ces travaux budgétaires qui ennuyaient tout le monde à la rédaction. C’est pourtant une matière aussi passionnante qu’essentielle. Mais elle est complexe et rébarbative, surtout pour des journalistes qui sont rarement très à l’aise devant les alignements de chiffres… Au Soir, c’était la chasse gardée de mon ami Guy Depas. Pour une raison ou pour une autre, Guy ne pouvait suivre les travaux budgétaires cette année-là et cela contrariait manifestement les brillants jeunes loups du PSC de l’époque, impatients de secouer la vieille garde: le président Vanden Boeynants – l’inoubliable VDB – et le vice-premier José Desmarets. Ils m’avaient donc contacté pour savoir, mine de rien, si j’étais intéressé à bénéficier d’une information tout-à-fait privilégiée sur l’élaboration du budget 82. Non, peut-être! Ce qui fut dit fut fait et, pendant plus d’un mois, j’ai été informé dans les moindres détails des discussions en cours au sein du kern – le comité ministériel restreint. Dans la matinée, un chauffeur m’apportait les notules – le procès-verbal, strictement confidentiel – de la veille et, chaque après-midi ou presque, j’avais droit à un briefing avec Philippe Maystadt – qui n’était encore « que » ministre de la Fonction publique -, Gérard Deprez – alors chef cab’ chez José Desmarets – et un ou plusieurs membres de la dream team des conseillers parmi lesquels Pierre Verkaeren, Alain Stekke, Bernard de Closset, Thierry Faut ou Baudouin Dubuisson. J’en oublie sans doute et m’en excuse auprès d’eux. Chaque jour ou presque, je sortais un scoop. La matière était si technique qu’elle passait sans doute au-dessus de la tête de la plupart des lecteurs de La Libre mais le premier ministre enrageait et, tous les matins, j’étais assuré d’avoir une bonne place dans la revue de presse du journal parlé. Dans La Libre Belgique, Charles Bricman explique que… Cela me valut aussi ma première sortie sur les ondes: un Samedi Première animé par Pierre Couchard, enregistré au cabinet de Guy Mathot, le plus calamiteux ministre du Budget de toute l’Histoire de Belgique. Mais le trac, à 28 ans dans l’arène des grands, je ne vous dis pas… Parce que forcément, en pointe comme je l’étais dans mon journal, je ne me retrouvais pas face au ministre comme un gentil journaliste à cajoler; j’étais un adversaire à abattre. J’en suis sorti vivant. Au cabinet Mathot aussi, on se demandait ce qui était en train de se passer. Pourquoi La Libre était-elle aussi agressive? Un jour, Debouverie, le chef de cabinet de Mathot, me cuisina longuement au téléphone. Je fus avec lui d’une parfaite transparence. J’étais journaliste pour faire circuler l’information, pas pour faire la propagande d’un parti. Ce qui se passait était simple à comprendre. Au sein de la famille sociale-chrétienne – car une partie du CVP aussi était dans le coup, avec Herman Van Rompuy qui dirigeait alors le centre d’études -, certains avaient tiré la conclusion que le temps des coalitions travaillistes était révolu: les socialistes étaient à ce moment politiquement incapables de mettre en œuvre une politique d’assainissement et de tenir tête à la FGTB de Georges Debunne. Il fallait se débarrasser du gouvernement Eyskens et passer à autre chose. Le CVP ne pouvait toutefois « tuer » son premier ministre qui faisait semblant d’y croire et qui était trop content d’avoir pu piquer le 16 à Martens. Il fallait que ce soit le PSC qui s’en charge. Mais le président Vanden Boeynants avait décrété qu’on ne fait pas tomber un gouvernement sur le budget, et sûrement pas en juillet, en plus! De sorte qu’à un moment de cette saga, il s’arrangea pour être interviewé par La Libre. C’est Jean-Pierre Stroobants qui alla recueillir ses propos. Micro fermé, VDB s’emporta, m’a raconté Jean-Pierre: « Mais qu’est-ce qu’il lui prend, à Bricman? Je ne comprends pas. C’est pourtant un ami de mon fils, et il ne vient même pas me demander mon avis! Je suis quand même président du PSC!Ce sur quoi Deprez, qui assistait à l’entretien, précisa qu’il était, lui, régulièrement en contact avec moi… VDB n’en fut peut-être pas vraiment rassuré mais il ne le montra pas. C’était la Fronde, en fait. La querelle des Anciens et des Modernes. La relève de la garde. Et une menace terrible qui se précisait en arrière-plan: Van Rompuy m’avait assuré que si le PSC ne faisait pas tomber le gouvernement Eyskens sur le budget, le CVP le ferait chuter en septembre sur la sidérurgie wallonne. Ce qui s’est vérifié le 21, après une crise gouvernementale homérique au cours de laquelle on vit même les ministres socialistes bouder les réunions du gouvernement et se mettre ainsi en quelque sorte en… grève! Et le 17 décembre, Martens-Gol entrait en fonction. Dévaluation du franc, austérité… Car avant cela les « rebelles » n’avaient pas réussi – même avec mon aide! – à faire chuter le gouvernement sur le budget. Le dernier soir de la négociation, je reçus un appel de Philippe Maystadt qui me dit: « Voilà, nous avons un accord sur le budget« . Je m’y attendais mais jouai la surprise. Le ministre carolorégien – pour qui j’ai une grande estime – se défendit mollement. Il me confirma que le gouvernement continuait, et lui aussi. Je m’attelai à la manchette du lendemain, en titrant sur la défaite du PSC. C’était un peu audacieux pour La Libre, à l’époque toujours catholique et védébiste. Le directeur de la rédaction tiqua. Vous ne pensez pas que votre titre est un peu… raide, me demanda-t-il? Je lui dis que nous restions, nous, dans la ligne que nous avions défendue depuis plus d’un mois. Et comme il semblait hésiter encore un peu, je lui parlai des soi-disant mesures décidées dans le conclave. Dont un renforcement des pouvoirs du fisc en matière de taxation des « signes extérieurs de richesse ». Avoir une piscine ou un terrain de tennis dans son jardin par exemple. Il n’hésita plus. A l’occasion d’un invité du mois organisé chez lui, j’avais constaté la présence d’un court en brique pilée, sous les fenêtres de son salon. En quittant la rédaction, vers minuit, j’entendis encore sonner le téléphone. C’était Gérard Deprez cette fois. « Charles? Tu penses quoi? » - Ben… Que vous avez perdu. - OK, tu me rassures. Bonne nuit. - Bonne nuit, Gérard… Et donc voilà. Cette manœuvre là a échoué, mais c’en était bien une. La plupart des informations distillées par un participant à une négociation, sinon toutes, ne le sont que pour servir ses intérêts à lui ou ceux de son parti, pas ceux du public. Il faut le savoir. Cela ne disqualifie pas pour autant les informations en question. Il faut simplement en tenir compte quand on en prend connaissance, c’est tout. J’ai toujours su qu’en publiant mes articles de l’été 81, je devenais aussi un élément dans une stratégie de critique et de décrédibilisation du gouvernement en place. Mais où est le problème, dès lors qu’en même temps je faisais mon boulot d’informer mes lecteurs, c’est-à-dire de leur rapporter honnêtement des faits exacts et de les contextualiser? Il n’en reste pas moins que la presse reste aussi, de cette façon, un instrument pour happy few, une façon d’envoyer des signaux à ses partenaires dans une négociation ou à ses adversaires. C’est peut-être bien le cas dans le Standaard de ce matin. Comme si le camp flamand disait aux francophones: « Les amis, comme ça, on va tout droit dans le mur. Ou on en a pour des lustres avant de constituer un gouvernement qui gouverne. On vous a laissé la main pour ne pas vous mettre dans la position de ceux à qui on impose quelque chose, mais si vous croyez vous en sortir en ne nous proposant que des peanuts, vous vous trompez.Allez, soyons sérieux maintenant, il est temps d’arriver à quelque chose« . Que ça se passe comme ça, si c’est bien le cas, n’est pas forcément un mauvais signe. Ce peut même être un coup de pouce à ceux qui, dans le camp francophone, auraient compris que quelque chose a changé le 13 juin. Je n’en sais rien. On verra ça plus tard, quand on établira les comptes. Mais c’est le sort d’un Etat et de ses citoyens qui se joue dans cette pièce. Le comprend-t-on bien partout? Je n’en dirai pas plus parce que je n’en sais pas plus. 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