Devenez rédacteur


Mon pouvoir d’achat

mardi 22 avril 2008, par Georges Glon

1 réaction
translate : Nederlands English Deutsch +


Chers et innombrables Ministres et Secrétaires d’Etat,

J’apprends que vous allez revaloriser mon pouvoir d’achat.

Chic.

Si vous pouviez le faire avant la fin du mois, ce serait merveilleux et je voterais pour vous tous, sans exception, même si vous êtes si nombreux, comme je l’écrivais en guise d’introduction et de boutade.

C’est que le mois d’avril est un mois difficile, voyez-vous.

J’ai dû sacrifier bonne part de mes maigres revenus sur l’autel de la collectivité, pour éviter que l’on ne me majore.

Le mois de mars, déjà, grouillait d’échéances, de contributions forfaitaires, de régularisations, de redevances et de taxes pour gagner le droit de rouler sur des nids-de-poule, le long du parcours inachevé du RER.

J’entends bien que mes impôts servent. Je sais le travail de Sisyphe que vous accomplissez chaque jour, tout en vous chamaillant pour préserver la couleur locale. Hélas, en dépit de l’immense satisfaction que me procure la conscience de votre efficacité, le souvenir de mon professeur de Néerlandais de troisième année m’obsède. Ce philologue ratatiné, au pouvoir d’achat érodé par l’action conjuguée des assureurs et des contributions, nous mettait en garde en scandant : « Belastingen, verzekeringen. Retenez bien ces deux mots. Belastingen, verzekeringen ». Il agitait ces mots menaçants comme des ogives en accentuant pesamment la deuxième syllabe et nous tremblions derrière nos bancs, sauf les cancres qui préservaient leur insouciance en cultivant l’unilinguisme.

Mon professeur de Néerlandais est mort et maintenant, je suis lui.

Je n’ai plus un sou étique.

Chaque jour, je monte la garde à côté de la machine à couper le pain de mon Delhaize, pour m’emparer des croutes abandonnées par tous les salopiauds dont vous avez revalorisé le pouvoir d’achat à mon insu. Je hante les stands de dégustation de tapenade aux morilles. J’écume les vernissages, vêtu d’un pull-over lâche pour emporter quelques tranches de pain-surprise sans perdre mon crédit. Moral, j’entends, car les autres ont été dénoncés de longue date.

J’invite mes amis à manger chez moi, pour profiter des reliefs qu’ils ne manqueront pas d’abandonner quand j’interromprai le repas en feignant un malaise. Je les presse de n’amener que des bouteilles consignées, sous couvert de scrupules écologiques. Je ne chauffe plus : la nuit, je mets mon chat contre mon estomac et je garde mes chaussettes, ce qui fait fuir mes bonnes amies et nuit gravement à mon moral. Je passe tous mes dimanches devant la rôtissoire à poulets de mon boucher : une douce sensation de chaleur m’envahit alors mais l’odeur, mes édiles, l’odeur est un crève-cœur.

Je ne lis plus que par intermittence, lorsque ma voisine déclenche la minuterie du couloir. Je me déplace uniquement à pied, moi qui n’en ai que deux. J’aurais déjà vendu mon chat s’il ne me ramenait de petits bouts de mou pour améliorer mon ordinaire. Nous nous disputons ses croquettes. Je participe à tous les concours de boîte de céréales, pour revendre mes lots sur Internet, en dégageant une marge dérisoire. Je ne fume plus que dix-sept cigarettes par jour. J’hésite à vendre un rein à un touriste luxembourgeois.

Mais il y a pire, mes fourmillants élus : j’apprends à ne plus rien acheter.

A ce train-là, lorsque vous aurez revalorisé mon pouvoir d’achat, j’aurai pris le pli. Je n’aurai plus de besoins. Je ne serai plus rien.

Hâtez-vous : je veux vouloir acheter quand je le pourrai.

Je frémis de ne plus frissonner devant une voiture haute comme un camion, un vélo qui plie sans accident, des fauteuils qui chauffent le fondement, un percolateur à capsules, un masseur à vésicule, un caquelon à fondue branché sur port USB, un deuxième chat, mais de race, bref, toutes ces choses qui font d’un homme un homme heureux.

De grâce, revalorisez-moi fissa, avant qu’il soit trop tard.

Je vous prie d’agréer, Chers et pléthoriques Ministres et Secrétaires d’Etat, l’expression de mes sentiments les plus anxieux.



translate : Nederlands English Deutsch +

Les derniers commentaires

  • > Mon pouvoir d’achat

    par Lequidam (IP:xxx.x86.25.178) - 27 avril 2008 19:34

    Le fait est assez rare pour être relevé. Culture,dérision, pamphlet,et...tellement vrai. J’adore. Merci

    Répondre à ce message  Signaler un abus

    commentaire constructif  ?  oui  0  non

Laisser un commentaire

?

Derniers articles de Georges Glon :


Fesse bouc , encore

Anne-Marie

Fesse Bouc

 

D'autres articles:

Littérature

Quand le journalisme devient littérature (Charles Bricman)

Arto Paasilinna, Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen (Argoul)

Interculturalité et littérature (Traverse)


Gouvernement

Goldman Sachs au pouvoir ou le dérèglement du monde (Ploutopia)

I had a dream… (Charles Bricman)

Les étoiles, so what ? (Alain Berenboom)


Vie

Un élan (Véronique Dubois)

 :: : Petit concours :: : (Isabelle)

Lucienne, participante à "J’écris ma vie" témoigne (Ages et transmissions)


Pauvreté

Révolution : quand les pauvres bouleversent l’ordre mondial… (Aimé Mathurin Moussy)

Un doublé (Bernard Delattre)

Quand la misère chasse la pauvreté (Ploutopia)





Medium4You.be  Politique éditoriale | Conditions générales et vie privée | Contactez-nous