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Voir en ligne : http://bruxelles.blogs.liberation.f... Une taverne réputée d’Hydra, une île grecque du golfe Saronique, à deux heures de bateau au sud-ouest du Pirée. À l’issue d’un diner qui a réuni une dizaine de convives, nous demandons l’addition. Elle arrive sur un bout de papier qui n’a rien d’officiel : je m’étonne et demande si l’on peut avoir reçu fiscal. Gène de mes amis grecs. Non, la patronne ne donne pas de documents officiels. Est-il alors possible de payer par carte ? Désolé, vraiment on regrette, mais la taverne n’a pas de terminal ad hoc. Autrement dit, ici, on est dans l’économie noire : pas de reçu, uniquement du liquide et donc pas d’impôt ou un impôt symbolique. Cette taverne est loin d’être un cas isolé : aucun des restaurants de l’île ne délivre de reçus officiels et on ne peut payer qu’en liquide. Toute la bonne société athénienne fréquentant Hydra, y compris le premier ministre Georges Papandréou et le ministre des Finances, on ne peut pas dire que la fraude soit discrète.
Même chose pour les petites pensions de l’île qui doublent dans la plus parfaite illégalité sa capacité hôtelière. Ainsi, l’un de ces établissements dont je tairais le nom propose 7 chambres à 50 € minimum. Soit 350 € par jour. Soit, pour quatre mois de saison (minimum, car il faut rajouter la semaine de Pâques), 42.000 €, sans doute plus, les prix variant à la tête du client. Même si on défalque les charges (ménage, payé lui aussi au noir, eau, électricité), il reste un beau pactole dans la poche du propriétaire (je ne sais pas ce qu’il fait par ailleurs), surtout lorsque l’on sait que l’investissement de départ (des travaux faits au noir dans une maison familiale) a été minimal. L’île entière semble fonctionner au noir : les travaux dans les maisons se font sans facture, comme en témoigne un ami croisé à la sortie d’une banque du port avec une enveloppe pleine de billets de 100, 200 et 500 euros. « Tu comprends, c’est ça ou une TVA à 23 %. De toute façon, si tu demandes une facture, les travaux prendront du retard ». Certes les bars sur le front de mer délivrent des reçus : « mais seulement en terrasse, parce que c’est en public. À l’intérieur, en revanche, tout est sans reçu », raconte une habituée d’Hydra.
« Nous avions cru que la Grèce était un pays normal, nous avons eu tort », reconnaît-on désormais à Paris. « Son problème ne se réglera pas en un ou deux ans. Il faut l’aider à bâtir un État qui fonctionne et cela prendra du temps, ce qui implique qu’on la tienne à l’égard des marchés jusque-là ». Qu’il ait fallu attendre 2011 pour que les partenaires d’Athènes reconnaissent enfin officiellement ce que tous ceux qui voyagent en Grèce savent depuis longtemps est consternant. Sans mener une enquête approfondie, il suffit simplement de se promener à travers la Grèce, comme je viens de le faire au cours de ce mois d’août, pour prendre conscience que ce pays est encore loin de l’Europe, très loin. Un tel exercice salutaire, qui n’a pas la prétention d’être exhaustif, aurait permis aux partenaires d’Athènes de lui opposer une fin de non-recevoir à sa demande d’entrée dans l’euro et aux agences de notation d'éviter de surnoter la dette grecque pendant dix ans… J’ai fait plusieurs reportages en Grèce au cours des dix-huit derniers mois (cliquez sur le mot Grèce à droite du blog pour les retrouver). Mais c’est un pays que je connais depuis longtemps pour y passer régulièrement des vacances (la première fois, c’était en 1981, juste après son adhésion à la CEE de l’époque). J’ai vu les fonds structurels européens se déverser dans ce pays, comme dans un puits sans fond. Si, depuis 1988, l’Union lui a versé l’équivalent de 3 à 4 % du PIB grec par an, ce qui est énorme, une bonne partie a été détournée : ainsi, l’autoroute Athènes-Thessalonique, qui n’est toujours pas terminée plus de trente ans après le début des travaux, a dû être financée deux ou trois fois au minimum grâce aux fonds européens… C’est même devenu une plaisanterie en Grèce, c’est dire. De même, l’autoroute, pourtant stratégique, Athènes-Patras (un port majeur), n’existe toujours pas à partir de Corinthe. En revanche, des bouts d’autoroutes surréalistes ont été construits ici ou là, on imagine pour faire plaisir à quelques caciques locaux.
Cela s’est un peu amélioré ces dernières années, mais on est encore loin du compte. Ainsi, Michel Barnier, au début de la décennie, alors qu’il était commissaire aux fonds structurels, a dû batailler ferme pour récupérer une aide européenne destinée à la création d’un cadastre qui s’était évaporée. En 2011, ce cadastre, qui serait pourtant bien utile aux inspecteurs du fisc, du moins ceux qui ne sont pas corrompus, n’existe toujours pas… Résultat : les constructions illégales demeurent la règle (au mépris des règles environnementales au passage) et l’État en est réduit à faire payer régulièrement une taxe pour régulariser la situation faute d’oser les démolir. Ce n’est pas un hasard si la Grèce importe trois fois plus qu’elle n’exporte. Elle est, par exemple, devenue l’un des premiers marchés européens de voitures de luxe : au cours de mes vacances, je n’ai jamais vu, sauf en Allemagne, autant de Porsche, Audi, Mercedes, BMW (de la série 1 au X5), Lexus et tutti quanti… Un parc automobile (il y a plus de voitures par habitant qu’en France) sans rapport avec la richesse réelle du pays. Devant une modeste maison du centre historique de Ioannina, j’ai ainsi pu voir deux voitures allemandes dans le garage qui valaient environ 100.000 euros. Partout, les signes de l’argent facile sont là, un argent facile obtenu grâce aux aides régionales européennes et au parapluie de l’euro qui a permis à l’État de s’endetter plus que de raison et d’embaucher plusieurs centaines de milliers de fonctionnaires qui ne doivent souvent leur poste qu’à leur fidélité politique.
En dépit de la crise, les prix n’ont pas commencé à baisser, au contraire, beaucoup de commerçants ayant répercuté les hausses récentes de TVA, ce qui a accentué la fuite des consommateurs (et donc les faillites). Il y a donc du chemin à faire pour redonner de la compétitivité à un pays qui, faute d’avoir développé son industrie ou encore misé sur l’exportation de ses produits agricoles (trouver des produits grecs hors de Grèce n’est pas aisé, la féta devant sa notoriété à la fausse féta danoise), doit relancer le tourisme, sa principale richesse. Face à la concurrence turque et à ses bas prix, cela ne va pas être simple de revenir à la raison.
Pour éviter de répéter les erreurs du passé lorsqu’on a voulu la Grèce comme un pays normal, l’Allemagne a obtenu que les fonds structurels ne soient désormais plus gérés par Athènes, mais par une administration européenne ad hoc qui sera dirigée par un… Allemand. De même, les 50 milliards de privatisations ne seront pas faites par le gouvernement, mais par une institution indépendante composée de Grecs, mais aussi d’Européens afin d’éviter que l’argent ne s’évapore une nouvelle fois. Mais la capacité de résistance des Grecs n’est plus à démontrer. Les Européens risquent de payer longtemps l’erreur grecque. Laisser un commentaire |
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