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Il n'y a pas longtemps, lors d'un cours sur les débats suscités dans nos sociétés par le développement exponentiel des nouvelles technologies, j'ai demandé à deux étudiantes de présenter les arguments pour et contre le principe de précaution. En guise de documents favorables, je leur ai donné le rapport des professeurs Kourilsky et Viney, remis au Premier Ministre français en 1999 dans la perspective d'inscrire le principe de précaution dans la Constitution. En guise de documents défavorables, un texte du physicien de l'ULB, Pasquale Nardone et le rapport 2007 de la Commission pour la Libération de la Croissance Française, dit rapport Attali. A ma grande surprise, les deux étudiantes, non seulement n'ont pas discuté les arguments développés dans ces textes, mais elles ne les ont même pas lus. Après quelques recherches sur le net, elles ont axé toute leur présentation sur la dénonciation de sociétés pétrolières qui auraient payé des scientifiques pour écrire des articles contestant la réalité du réchauffement climatique. ! Dans un premier temps, je n'y ai vu qu'une forme de paresse et j'ai sanctionné leur travail par une mauvaise note. Mais les deux étudiantes se sont insurgées. Elles ne comprenaient pas. Elles avaient beaucoup travaillé. Plutôt que de résumer des textes publiés par des autorités, elles avaient fait des recherches par elles-mêmes. Plutôt que de croire les experts, elles avaient fait preuve d'esprit critique. C'était précisément ce que leurs professeurs du secondaire leur avait patiemment appris : chercher par soi-même, ne pas croire tout ce qu'on vous dit les yeux fermés, se méfier des manipulations, ne pas faire confiance aux sources trop proches du pouvoir et de l'argent, développer sa propre opinion, penser par soi-même sans suivre tel ou tel courant dominant, ne pas se laisser influencer. La méfiance radicale Voilà donc un paradoxe remarquable : l'esprit critique est devenu la justification intellectuelle et éthique d'un « principe de méfiance radicale» qui suppose que toute information émanant des autorités gouvernementales, des grandes compagnies, des universités et des médias de masse vise à manipuler et à endoctriner l'opinion publique tandis que la vérité est systématiquement censurée et cachée sous une masse d'informations mensongères. Les médias, la télévision, la publicité et internet sont montrés du doigt comme les vecteurs principaux de cette manipulation : pouvoir d'influence énorme, formatage des modes de pensée, uniformatisation de la culture, adhésion des gens à des valeurs qui n'étaient pas les leurs ... On a beau démontrer que le concept de manipulation est inadéquat pour décrire le pouvoir des médias dans la société et comprendre les interactions entre les médias et l'opinion publique, nombre d'étudiants n'en démordent pas. En témoignent, parmi des dizaines d'autres, ces quelques extraits d'examens récents: « L'humain est rentré dans un état d'hypnose (...) tout est objet à manipulation dans un contexte médiatique. Pour des raisons politiques, économiques ou à but de propagande. Les médias manipulent le téléspectateur ». « Nous sommes perdus, naïfs, incompréhensifs (...) pourquoi tant d'informations, tant d'images ? » « Montée d'une obéissance insouciante à l'exercice de la violence sur autrui. Si c'en est déjà à la douleur physique, qu'en est-il pour le psychique, chers messieurs de la télé ? » « Comment expliquer le fait que l'on agisse comme des petits moutons et que nous nous fassions manipuler (...) est-ce une méthode de manipulation ? Intégrons-nous le voyeurisme pour mieux accepter la vidéo surveillance, le fichage ? » « L'accès à l'information n'a jamais été aussi aisé. Pour ma part, je dirais que l'accès à l'information n'a jamais été aussi biaisé ». La plupart admettent que leur théorie de la manipulation et leur méfiance à l'égard des médias ne changent pratiquement rien à leur manière de vivre : ils font un usage massif d'internet et consomment médias et informations comme tout le monde. Mais eux, évidemment, le font avec esprit critique et pensent que c'est cet esprit critique qu'il faut répandre parmi les autres, c'est-à-dire la grande masse des citoyens, qui consomment l'information sans réfléchir et croient les yeux fermés tout ce qu'on leur raconte. Triomphe de la manipulation Ce scepticisme se nourrit de deux convictions qui, elles, ne semblent soumises à aucun esprit critique. La première est qu'il y a bien quelque part des gens qui veulent nous manipuler, qui veulent nous formater, nous uniformiser, nous diriger. Pour que l'esprit critique s'exerce, pour que le scepticisme soit justifié, pour que la conscience reste en éveil, il faut que le danger existe réellement. Il ne suffit pas de veiller à ne pas être manipulés. Il faut que la volonté de manipuler soit effectivement mise en œuvre. Il ne faut pas s'inquiéter d'un 1984 potentiel mais résister au « meilleur des mondes » déjà advenu sans que le monde en ait pris conscience. Car, deuxième conviction, les manipulateurs n'exercent leur pouvoir que parce que leur manipulation a réussi. La majorité des gens est manipulée. Contrairement aux régimes totalitaires qui s'imposent par la force, les manipulateurs dirigent les masses en leur donnant ce qu'elles veulent. Elles sont crédules et naïves. Donc elles croient ce qu'on leur raconte. Elles sont dépourvues d'esprit critique, donc elles aiment ce qu'on leur donne à aimer. Elles se laissent hynoptiser. Elles aiment le voyeurisme. Elles consomment sans réfléchir. Et les manipulateurs n'ont qu'à les caresser dans le sens du poil car ce poil va forcément dans le mauvais sens. Ainsi, apparemment triomphant, l'esprit critique nourrit une vision, romanesque mais profondément irréaliste du monde. Car, bien entendu, en réalité, les autres citoyens ne sont, dans leur ensemble, ni plus ni moins naïfs, crédules et manipulables que nous mêmes. Ils ont éventuellement d'autres valeurs et d'autres convictions, dont ils sont aussi responsables que nous le sommes des nôtres, influencés bien sûr, comme nous le sommes tous, par les informations que les médias nous donnent. Mais ils ne sont pas pour autant les jouets de quelques puissances maléfiques qui les maintiendraient volontairement, au fond d'une caverne ou d'un théâtre d'ombres. Nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes. Mais, dans ces réactions de méfiance, il y a aussi un élément positif : les citoyens ne sont pas naïfs. Ils ne sont pas prêts à se faire endoctriner. Ils tiennent à leurs idées, leurs convictions, leurs valeurs. Ils n'entendent pas n'être que des moutons dans un troupeau. Ils veulent maintenir leur conscience éveillée et faire usage de leur esprit critique. Ils voient bien que les médias prennent une importance croissante dans le débat public. Qu'ils déterminent l'agenda de l'opinion, qu'ils mobilisent notre temps et notre attention. Et donc qu'il est justifié de faire attention, de ne pas se laisser emporter sans réfléchir, de ne pas s'abandonner aux sirènes de la toile et du petit écran. Le scepticisme de l'esprit critique est l'antidote de la séduction publicitaire, du divertissement télévisuel et du spectacle journalistique. Mais le fait qu'il soit partagé par tout le monde est aussi la meilleure preuve que ce que nous craignons n'arrive pas. Que les dangers potentiels d'une société médiatique, ne se réalisent pas. Malgré les millions de messages publicitaires que nous recevons, malgré les milliers d'heures que nous passons devant la télévision, malgré l'importance croissante d'internet dans nos vies quotidiennes, nous ne vivons pas dans une société uniformisée, standardisée, où tout le monde pense la même chose, sous l'effet d'une propagande permanente et insidieuse. Les individus restent eux-mêmes, soucieux de préserver leur personnalité et leurs valeurs. Et ça, c'est une bonne nouvelle ! Laisser un commentaire |
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