Devenez rédacteur
|
J’estime que l’appellation « demandeur d’emploi » devrait être considérée comme la stigmatisation scandaleuse d’une partie de nos concitoyens. Scandaleuse, parce qu’elle est fausse : personne n’est demandeur d’emploi !
Il y a plusieurs années de cela, je me trouvais un jour dans une salle du Heysel, face à une petite foule de jeunes. Je participais là à un panel au sujet de « l’emploi », lors de je ne sais plus quel salon du même nom. Le public était formé principalement de jeunes à peine sortis du secondaire, qui venaient se renseigner sur les possibilités de formation, d’études supérieures, ou de travail d’apprentissage plus immédiat.
La parole fut donnée en premier lieu à un personnage aux allures de vieux sage, costume sombre et cravate du même ton, rosette très digne à la boutonnière, c’était un directeur du Ministère de l’Emploi et du Travail. Ce haut fonctionnaire expliqua alors à ces jeunes que leur toute première démarche devait être de veiller à ce que leurs « papiers » soient bien en ordre, afin de ne pas perdre une miette des droits que le système leur réservait en tant que futurs « demandeur d’emploi », etc… Vous vous doutez de l’état d’esprit dans lequel je me trouvais, et, quand ce fut enfin mon tour de parole j’ai eu un malin plaisir à tenir un discours exactement contraire : « s’il y a une chose que je vous interdis de faire c’est de débuter votre vie active par le chômage », et de leur parler de projet de vie, de volontarisme et des devoirs qu’ils avaient vis à vis de la société. Quand j’eus terminé, je sentis la main de mon voisin de gauche sur mon bras, il me dit en substance : « Votre intervention était parfaite, vous m’avez fait grand plaisir, d’autant plus que moi, à ma place, je ne puis me permettre un langage aussi clair » C’était le directeur des ressources humaines d’un de nos grands groupes de distribution, dont l’expérience et la sagesse faisaient autorité, à l’époque, dans le métier. J’étais aux anges. Par contre j’ai appris en quittant les organisateurs, que le vieux fonctionnaire était parti furieux et qu’il avait exigé, pour l’avenir, d’être prévenu des identités des intervenants et de la teneur de leurs propos. J’ai souvent repensé à cette anecdote car je la crois très symptomatique de la réalité du fossé qui sépare la conception administrative socialiste du « marché de l’emploi » et la réalité de ce que vivent les entreprises. Je crois que cet aveuglement administratif devant les réalités du travail est une des causes structurelles du chômage. J’estime que l’appellation « demandeur d’emploi » devrait être considérée comme la stigmatisation scandaleuse d’une partie de nos concitoyens. Scandaleuse, parce qu’elle est fausse : personne n’est demandeur d’emploi ! Je m’explique en revenant, si vous le voulez bien, au sens des mots : qu’est ce que « l’emploi » ? L’emploi n’est rien d’autre que la vérification juridique d’une relation de travail. En dehors de son utilité administrative, je ne lui vois pas grand intérêt. Qui peut bien être « demandeur » d’une pièce juridico administrative ? En gros, personne. Par contre ce document porte sur une réalité qui, elle, est socialement fondamentale : le travail. Il n’y a pas de « marché de l’emploi », il y a un marché du travail. Je joue sur les mots ? Je ne crois pas. Bien au contraire, je pense qu’il y a là une distinction fondamentale qui sous-tend le choix de société que nous voulons. Ce qui existe c’est le travail et pas l’emploi, et ça change tout, en ce sens que celui qui est demandeur du travail, c’est l’entreprise, et celui qui offre son travail, c’est le travailleur. Le demandeur n’est pas celui qu’on pense. La preuve que l’entreprise est demanderesse, c’est qu’elle est prête à payer le travailleur, parfois durant des mois, avant que celui-ci ne soit opérationnel ; c’est à dire, avant qu’il ne lui rapporte le premier centime. Le « demandeur d’emploi » devient donc soudain « apporteur de travail », ce qui lui rend sa responsabilité en même temps que sa dignité. La vision toute féodale que le socialisme a gravée dans les esprits et qui consiste à voir l’emploi comme une grande tarte préexistante dont les patrons distribuent des quartiers, en fonction de leurs caprices, à de malheureux quémandeurs qui attendent le geste du prince, cette vision est scandaleusement mensongère. Le travail n’est pas un gâteau qu’on partage. Le travail est une matière vivante. La seule chose qui puisse donner du travail, créer du travail, c’est le travail lui-même. En se développant, exactement comme un arbre qui déploie petit à petit ses branches et toute sa ramure, le travail grandit et se multiplie de lui-même. Remarquons au passage la vanité ahurissante des programmes politiques de nos partis qui prétendent « créer des emplois ». Nous y reviendrons. Je voudrais aujourd’hui vous faire comprendre ce dont j’ai fait mon métier, et qui est une conséquence directe du constat que nous venons de faire. Aujourd’hui, c’est bien souvent la relation à l’emploi elle-même qui bride, qui inhibe le potentiel de certains et finit par faire vivre très mal leur profession par quantité de gens de quelque niveau qu’ils soient. C’est qu’à l’instar du discours dominant, ils prennent les choses à l’envers et craignent de perdre ce qu’ils ont, à force de ne pas savoir ce qu’ils sont. Après 20 ans de ressources humaines et de recrutement, si je me suis spécialisé dans l’accueil de celui qui ne sait plus où il en est , c’est que j’y ai vu une conséquence lourde de cette fausse compréhension du marché. Aujourd’hui, la plupart de ceux qui vivent mal leur évolution professionnelle le doivent à cette vision erronée de leur place et du rôle qu’ils peuvent jouer. Ils ne voient pas, ou plus, tout ce que leur travail, leurs capacités, peuvent apporter à la société. Je fais métier de le leur faire redécouvrir. Le cynique dira : « au fond, c’est le socialisme qui a créé ton boulot. Tu vois que ça lui arrive de créer un emploi J. » Les derniers commentairesLaisser un commentaire |
?
Derniers articles de Pascal de Roubaix : Retrouvez l’esprit de vérité ! D'autres articles: EmploiCréation d’emplois par l’Etat (xaviereco) FACEBOOK, licenciement et vie privée (Henri Laquay) A.S.B.L. - Engager du personnel - Est-ce possible ? (Albert Rodeyns) ChômageBernard LIETAER : "Au coeur de la monnaie" (Ploutopia) Portrait d’un marginal aux lèvres gercées (Charles Bricman) TravailCoût du travail français comparé aux coûts européens (Argoul) Trop loin à l’est, c’est l’ouest. (Lao Tseu) (Will) CULTIVONS LE TRAVAIL, pas le chômage. (Pascal de Roubaix) |