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Pour une éthique de la discussion

vendredi 7 décembre 2007, par Rodolphe de Borchgrave

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La formation plutôt agitée de notre gouvernement fédéral butte sans cesse sur la difficulté de conduire une discussion vers un consensus acceptable pour les parties. Est-il possible, de mener des négociations autour d’un débat constructif et raisonnable/redelijk ? Il le faut : c’est plus que jamais nécessaire ! Quelles sont les conditions de possibilité d’un tel dialogue ? That is the question ! Dans ce contexte laborieux, il peut être approprié de rappeler les principes et les procédures de ce que le philosophe allemand Habermas appelle l’éthique de la discussion. Nous suivrons pour ce faire le fil conducteur d’un exposé concis et limpide du philosophe belge Gilbert Hottois. (1)

Pourquoi, d’abord, une éthique de la discussion ? Parce qu’elle constitue un élément essentiel d’un espace public sain. Dans un régime démocratique, dit Habermas, la légitimité politique doit s’enraciner dans l’entente communicationnelle et dans le débat argumenté et public, producteur de consensus. Cette façon de faire s’oppose aux purs rapports de force, à la violence (physique ou autre) et aux diktats de régimes absolutistes fondés sur une personne ou sur un principe. On rencontre ici l’opposition entre la Raison démocratique et l’Absolu du dictateur. Or, la raison ne peut s’exprimer qu’à travers le langage. Le consensus, produit du travail communicationnel du langage est dès lors la seule façon humaine d’approcher ce que la raison peut espérer atteindre, provisoirement, en matière de vérité. Cela revient en somme à remplacer une universalité fondée sur la Vérité par une universalité basée sur le consensus. Cette approche du consensus, il faut un processus pour y conduire : c’est l’éthique de la discussion.

Quelles sont donc les caractéristiques de ce processus ? « D’abord, qu’aucun principe ou valeur, ne peut être posé hors débat par rapport à la critique. Ensuite, que l’on s’efforce de mettre en pratique, aussi largement que possible, les principes de l’interaction communicationnelle, à savoir :
  la publicité de la discussion ;
  la participation au débat du plus grand nombre d’interlocuteurs, spécialement ceux qui ont un intérêt direct pour l’objet du débat ;
  le caractère illimité du débat (compte tenu cependant des nécessités et urgences de l’action et de la décision) ;
  l ‘égalité et la liberté des participants au débat : pas de rapports d’autorité, de domination ou de contrainte ;
  le principe de l’argumentation : toute affirmation peut être discutée ; l’argument qui résiste à toutes les objections est, provisoirement, le meilleur, c’est à dire le plus rationnel
  le principe du consensus : l’entente, l’accord argumenté et justifié est le but et l’aboutissement normal de l’interaction communicationnelle ; l’accord ainsi obtenu justifie la décision et l’action ;
  le principe de la réversibilité : tout accord doit pouvoir être remis en question si de nouveaux arguments apparaissent ». (2) En supposant que les conditions d’un débat communicationnel correct soient remplies, que peut-on en attendre dans une discussion ou une négociation, ? La portée de la pensée d’Habermas est que, pour l’humain, il doit être possible, par un travail bien conduit de la raison et du langage, de dépasser les impasses où mènent à la fois les principes absolus et les intérêts locaux. Elle implique aussi que dans la conduite des affaires humaines aux temps post-absolutistes, une situation résultant d’un consensus est toujours meilleure (ou moins pire) que si elle est imposée sans discussion par quelques uns (cfr. le Traité de Versailles).

Ne rêvons pas : une éthique de la discussion pure et dure à la Habermas est utopique. Dans le monde réel, ce n’est pas évident ! Le processus demande peut-être un temps infini pour converger vers le consensus ! Il peut être manipulé. Il suppose la bonne foi et la bonne volonté des interlocuteurs. La réversibilité peut être source d’une instabilité invivable. Etc...

Faut-il pour autant le destiner à la poubelle ? Dans le contexte actuel, on est arrivé tellement loin du modèle habermassien idéal qu’il n’y a pas grand chose à perdre à en rappeler les principes et que ce serait sans doute une bonne idée de s’accorder sur un processus de discussion qui s’en approcherait quelque peu. Si on devait, par pragmatisme, s’écarter gravement d’un de ces principes, il faudrait que ce soit pour des raisons acceptées par les parties prenantes (par exemple l’urgence !) et que celles-ci soient claires et explicites. Quant à la primauté du langage sur l’intransigeance et l’absolu des principes, Habermas rappelle à ce sujet qu’il n’y a pas de sens, pas de pensée, de valeur, sans langage, et que celui-ci est toujours interaction, intersubjectivité symbolique à vocation universelle. La capacité communicationnelle intrinsèque du langage doit donc, finalement, lui permettre de dépasser les barrières entre les langues. Ce qui, dans le contexte actuel, mérite également d’être rappelé.

(1) G. Hottois, De la Renaissance à la modernité, ch. 19, Ed De Boeck (1997)

(2) G. Hottois, op cit p. 400



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Les derniers commentaires

  • > Pour une éthique de la discussion

    par Dominique COLLINET (IP:xxx.x46.95.178) - 10 décembre 2007 10:56

    L’invitation de Rodolphe de Borchgrave à redécouvrir les vertus du débat est bienvenue et combien utile ; les dernières "controverses" télévisées m’en ont convaincu.
    Là où il pourrait y avoir pour les citoyens et leurs élus écoute, explications, échange et contributions à la solution des problèmes, on assiste le plus souvent à de véritables pugilats verbaux.
    Le but n’est plus d’argmenter pour faire progresser la compréhension mais bien de couvrir la voix de l’adversaire, de le disqualifier.
    Mesdames et Messieurs les politiques, c’est avant tout à vous que l’invitation s’adresse de retrouver "l’éthique" du débat.
    Dominique COLLINET.

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  • > Pour une éthique de la discussion

    par Pascal de Roubaix (IP:xxx.x5.226.85) - 10 décembre 2007 11:36

    Tout comme les dirigeants d’entreprises acceptent de se plier à des règles qui se veulent garantes d’une éthique sans laquelle tout marché risque de se révéler un jour inéquitable, de même, les dirigeants politiques devraient se plier aux règles d’une éthique du dialogue où l’honnêteté intellectuelle et le respect de l’autre auraient tout leur poids et valeur de principes intransgressibles.



    Les avatars des "négociations" actuelles prouvent, de magistrale manière, l’impérieuse et urgente nécessité de la redécouverte de ces grands principes par les intervenants de tous les bords.

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  • > Pour une éthique de la discussion

    par Charles Bricman (IP:xxx.x41.195.96) - 10 décembre 2007 16:35

    Cette référence à Habermas me paraît effectivement du plus grand intérêt. Je m’interroge toutefois sur son applicabilité lorsque la discussion n’est pas "complète" ou entièrement sincère.
    Je m’explique : la discussion sur la réforme de l’Etat ne me paraît pas parfaitement "transparente" en ce que toutes les motivations des différents intervenants n’y sont pas forcément énoncées. Je veux dire que les interlocuteurs n’y avancent pas forcément tous leurs arguments de fond, comme dans un débat purement philosophique ou technique considéré en soi (et d’ailleurs : cela existe-t-il ?), mais dissimulent des agendas plus ou moins bien cachés qui, dans un débat politique, portent essentiellement sur la conquête et l’exercice du pouvoir, plus que sur l’élaboration de solutions rationnelles à des problèmes concrets.
    Les exemples sont légion. La raison politique n’est pas objective. Elle s’appuie, en régime "démocratique", sur des opinions et sur des sentiments induits plus ou moins habilement chez les électeurs, plus que sur des savoirs "objectifs".
    Pour exprimer cela plus simplement : dans le débat actuel sur la formation d’un gouvernement, l’intérêt général compte-t-il vraiment plus - ou seulement autant - que les définitions de postures permettant aux différents acteurs de se positionner dans la perspective des élections régionales de 2009 ?

    Voir en ligne : http://blog.pickme.be

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