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« Quand la misère chasse la pauvreté » de Majid RAHNEMA est un livre qui remet les pendules à l’heure. C’est un livre didactique et rigoureux bourré d’exemples et de citations. Un livre qui respire l’expérience et la profondeur. En voici quelques passages :
Toutes les sociétés vernaculaires(*) développent en leur sein des mécanismes destinés, d'une part, à contenir l'envie et la convoitise, de l'autre, à maintenir une tension positive entre ce qui est individuellement possible de vouloir et d'avoir et ce qui est collectivement possible et raisonnable de produire. Cette tension leur a permis de développer leurs capacités productives dans des limites raisonnables, sans qu'il y ait rupture entre les besoins et les ressources. Elle a favorisé la mise en place de tout un faisceau d'équilibres de traditions, de coutumes et de croyances destinés à maintenir la cohésion sociale, par exemple en faisant en sorte qu'imperceptiblement soit contenue toute impulsion de convoitise ou qu'elle ne nuise jamais aux liens de solidarité communautaire. (p. 247)
Observée de l’extérieur, la niche vernaculaire présente toutes les apparences d’un monde simple, voire primitif. Elle cache pourtant, dans tous les cas, un véritable microcosme aux facettes aussi diverses que complexes. Détenteur de la sagesse, du savoir et du savoir-faire de génération d’ancêtres, ce microcosme est semblable à la cellule qui recèle tous les secrets "génétiques" lui permettant de maintenir et de régénérer en permanence ses mécanismes de défense immunitaire. Et chaque fois que la pauvreté conviviale de ses membres menace de glisser vers l’indigence et la misère, c’est la niche tout entière qui est menacée. (p. 241)
La société vernaculaire constitue donc un espace vivant dont toutes les composantes sont "liées" les unes aux autres – liées et reliées à un ordre cosmique créé, mais sans que la liberté de toutes les créatures en soit diminuée, cette liberté s’insérant toutefois dans le cadre de la nécessité. De ce fait, quelle que soir l’instance institutionnelle à travers laquelle les différentes communautés partagent et fortifient leur sens du sacré, un ethos commun prévaut, qui invite les uns et les autres à ne jamais défier ce qui semble relever des lois de cette nécessité. (p. 243)
Persuadés que la pauvreté des autres était entièrement subie, les pays du Nord n'ont pas imaginé une seule seconde qu'elle pouvait avoir une dimension semi-volontaire et qu'elle consistait, en un mode culturellement défini de gestion de ses privations. Manque de discernement, investissement intéressé des classes dirigeantes ... tout a contribué à fragiliser les fondements de la pauvreté conviviale et les institutions sur lesquelles elle s'était de tout temps appuyée pour éloigner la misère et l'indigence. Par la suite, une autre erreur de perception fit perdre de vue une autre réalité: les formes de misère dont souffraient les populations cibles étaient, pour l’essentiel dues aux politiques d'économicisation(**) et de modernisation dont elles faisaient l'objet. (p. 248)
La pauvreté conviviale, qui, pendant des millénaires, avait produit et soutenu constamment l’éthique de subsistance dans tous les villages de la planète a ainsi été attaquée de toutes parts par les processus d'économicisation de la vie sociale, sous prétexte qu'elle entravait la prospérité du nouveau Village planétaire. Cette érosion s'est produite là où le tissu des solidarités humaines a commencé de s'effilocher, là où les projets de développement ont réussi à faire miroiter aux populations cibles un avenir affranchi des misères traditionnelles, là enfin où les populations locales ont commencé à intérioriser des rêves fabriqués par la nouvelle société de consommation. Les idées de profit et de réussite purement individuels ont gagné du terrain, minant encore davantage les fondations sur lesquelles reposait la convivialité, et l'on a assisté à la destruction progressive des remparts que cette pauvreté avait mis longtemps à édifier. Pendant que des communautés entières ont été emportées dans la misère, quelques-uns de leurs membres - la minorité des "nouveaux riches" qui, misant sur une réussite personnelle, avait choisi de s'intégrer au nouvel ordre économique - se sont alliés aux forces mêmes qui détruisaient leurs propres racines. (p. 250)
(*) Dans l'expression "société vernaculaire", l’auteur clarifie l'utilisation du terme société. Ce mot n'est pas employé, ici, dans son sens sociologique qui opposesociété et communauté, mais plutôt dans le sens que lui donne le latin: socius, "compagnon", c'est-à-dire "rapport entre des personnes qui ont quelque chose en commun". Le mot société désignait, en effet, jusqu'au XVIIe siècle "le sentiment d'amitié et d'alliance éprouvé pour autrui et le lien qui en résulte(1)". Par société vernaculaire, l'on entendra ainsi une formation humaine dont les membres sont liés par une solidarité vécue et concrète. Pour André Gorz, le lien qui unit ses membres est identique à celui qui existe au sein d'une communauté, c'est-à-dire un lien qui n'est ni juridique ni : (...) un lien institué, formalisé, institutionnellement garanti, ni non plus un lien contractuel, mais un lien vécu, existentiel, qui perd sa qualité communautaire à partir du moment où il est institutionnalisé, codifié; car à partir de ce moment il acquiert une existence objective autonomisée qui, pour se perpétuer, n'a plus besoin de l'engagement affectif, de l'adhésion vécue de tous les membres (2). Dans le contexte vernaculaire, société et communauté traduisent indifféremment le concept arabe de l'umma, et l'une et l'autre représentent ces sociétés anciennes qui, selon sir Henry Summer Maine, dans son traité Ancient Law (1861), relevaient du statut (status), par opposition à celles qui suivirent, fondées sur le contrat (contractus) (3). (p.61)
(**) L’adjectif économiciste a été introduit par Polanyi(4). Ce mot, traduit de l’anglais economistic, exprime la prépondérance dans le domaine de l’économie des objectifs du profits et de la production de marchandises sans égard aux considérations d’ordre social - plus précisément, le "désenchâssement" (disembedding) du plan économique par rapport au plan social qui a accompagné la fin de l' oikonomia (le mot d'origine indoeuropéenne oikonomos est composé de oikos, "maison", etnomos "règle, usage, loi") ou la production des biens pour les besoins de la maisonnée -, alors que l'adjectif économique n'a toujours indiqué que 1’utilisation par la société de l'économie en tant qu'art ou science de bien gérer la production et la consommation des biens. L'auteur de The Livelihood of Man précise à ce sujet que le mot économique a pris deux sens totalement différents dont la confusion est la source de bien des méprises et malentendus. Le premier - qu'il appelle son sens "substantif" - s'applique à la dépendance de l'être humain par rapport à la nature et à ses prochains pour assurer sa subsistance et satisfaire à ses besoins matériels, étant bien entendu que ces derniers ne constituent qu'une partie de ce dont il a besoin. Le second sens - qualifié par Polanyi de "formel" - associe l'économie à la recherche de solutions au problème de la "rareté", en d’autre termes, au postulat que les ressources nécessaires à la satisfaction des besoins sont, par définition, "rares", et que la tâche de l'économie serait d'affecter ces ressources insuffisantes à la subsistance (livelihood) humaine. (p. 60)
En page 263 de son livre, Majid Rahnema précise cependant que dans les sociétés vernaculaires, la rareté est perçue comme l’une des facettes de la plénitude cosmique, comme une dimension de la nécessité et un ressort nécessaire à l’abondance. Créatrice de culture et de convivialité, elle contribue à l’édification de tout un système de défense immunitaire(5). De même que les raretés du désert ont été à l’origine de remarquables inventions propres à la culture des nomades, celles du Grand Nord, par exemple, ont produit les civilisations étonnantes des Inuits ou des Amérindiens. Les raretés naturelles ont donc, historiquement, beaucoup contribué à ce que les sociétés de subsistance, apprenant à tirer le meilleur parti de leurs maigres richesses, deviennent des modèles d’autosuffisance.
(1) Définition du Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1992, p. 1958. (2) André Gorz, Misères du présent, richesse du possible, Paris, Galilée, 1997, p. 185. (3) André Gorz, Misères du présent, op. cit., p. 186-187 (4) Karl Polanyi, The Livelihood of Man, W. Pearson éd., New York, Academic Press, 1977, p. 6 sq. (5) Majid Rahnema, "De l’Homo oeconomicus au développement et à l’aide : histoire d’un autre sida", in Gilbert Rist, Le Nord perdu. Repères pour l’après-développement, Lausanne, Editions d’En bas, 1992, p. 122-123.
« Quand la misère chasse la pauvreté » de Majid RAHNEMA est un livre qui remet les pendules à l’heure. C’est un livre didactique et rigoureux bourré d’exemples et de citations. Un livre qui respire l’expérience et la profondeur. En voici quelques passages :
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