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Quand le monde fait peur

lundi 26 octobre 2009, par Michel Gheude

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166 - Quand le monde fait peur



C'est une tendance lourde : le JT s'ouvre désormais sur un incendie de hangar, une recette de gâteau au beurre ou l'annonce d'un incident technique resté sans conséquence tandis que la vie du Monde semble réduite à quelques attentats de ci de là. Cela s'appelle l'information de proximité.

Bernard Hennebert est un de ces animateurs de la société civile qui ne représentent qu'eux-mêmes, mais avec une telle opiniâtreté qu'à la longue il est impossible de ne pas les écouter et leur supposer une certaine crédibilité. Au sein d'ATA, l'Association des Téléspectateurs Actifs puis de Consoloisirs, Hennebert est devenu la mauvaise conscience de la RTBF dont il ne cesse de critiquer les supposées dérives. La RTBF n'est jamais assez de service public. Elle devrait supprimer la pub. Se consacrer à l'Europe. Commencer toujours ses émissions à l'heure. Penser aux malentendants. Faire de l'éducation aux médias. Ne pas se soucier de l'audimat. Etcetera. Etcetera. 

Evidemment, ce n'est pas pour autant qu'Hennebert ne soulève jamais une question pertinente. Celle-ci par exemple, récente, qui mérite réflexion :« Au JT de 13H de la RTBF (qui commence vers 12H59), la séquence sur la condamnation de Aung San Suu Kyi par la junte a été diffusé vers 13H15, alors que le JT s'est terminé à 13H32. » L'idée d'Hennebert, c'est que la RTBF a relégué les nouvelles importantes et la politique internationale en deuxième partie de journal pour diffuser en première partie du sport et du fait divers. Il s'agit d'une inversion radicale de la culture journalistique et de la dramaturgie des JT qui, depuis toujours, programmaient en début de journal les nouvelles politiques du monde et ensuite seulement, les faits de société, le sport et la naissance d'un koala au zoo de Pékin.

C'est la faute à la pub !
Pour Hennebert, le phénomène est dû à la publicité. Une chaine publique qui dépend de la publicité, modifie sa programmation et sa ligne éditoriale en fonction des intérêts des annonceurs ce qui se traduit par la recherche de l'audience à qui ces annonceurs adressent leur message. Cette audience, c'est la célèbre « ménagère de moins cinquante ans », à qui, il y a des années déjà, Bernard Pivot écrivait quelques remontrances pour dénoncer la dérive du service public en France. Fashion victim, addict des marques et des supermarchés, elle n'est censée s'intéresser à rien de sérieux.

Ce qui semble donner raison à Hennebert, c'est que l'information de proximité s'est d'abord développée dans les télévisions privées. Les JT d'RTL et le 13 heures de TF1 en ont été les fers de lance francophones. Les défenseurs du service public ont longtemps combattu cette tendance. Dans leur esprit, la télévision publique devait se différencier de la télévision privée par son refus de l'émotionnel et du fait divers, et par sa volonté de traiter les grands problèmes du pays et du monde sur un mode rationnel et didactique. A la fin des années 80, Robert Stéphane parlait encore de l'info de service public comme d'une « pédagogie des enjeux par le spectacle ». Or il est incontestable que peu à peu les télévisions publiques se sont alignées et que l'information de proximité domine désormais très largement la ligne éditoriale de leurs JT. La tentation est grande d'expliquer cette évolution par la présence de publicité sur les antennes publiques. Les télévisions privées sont apparues pour offrir des programmes différents de ceux que proposaient les services publics mais dans un deuxième temps, les médias publics auraient copié les médias privés pour garder leur audience populaire et la publicité les aurait poussés dans la voie de cette uniformisation.

Il n'est pas sûr pourtant que la publicité ait grand chose à voir dans l'affaire. Le JT de F2 n'est pas moins provincial que celui de la RTBF. Or, comme on sait, Sarkozy a supprimé la publicité sur F2. Mais rien ne ressemble davantage à F2 avec pub que F2 sans pub. L'idée que la fin de la publicité sur France Télévision aurait un impact sensible sur la nature et la qualité des programmes et de l'information s'est révélée totalement fausse. Pour Bernard Hennebert qui réclame néanmoins à cor et à cri l'interdiction de la pub sur les antennes de la RTBF, l'objection n'est pas valable. Il reprend à l'un des derniers textes de Marc Moulin, l'idée que les hommes de la radio télévision publique ont été « génétiquement modifiés » par les années pub et que désormais, même sans pub, ils continuent à produire et à informer selon les critères marketing de la pub. Il faut donc non seulement supprimer la pub mais aussi forcer les professionnels à retrouver le chemin de la culture de service public. D'où son action « associative » permanente pour faire pression sur les professionnels via les politiques qui exercent la tutelle de la RTBF. 

Comme souvent, dans ce raisonnement, tout se passe comme si le public était une éponge sans volonté qui se contentait d'absorber ce qu'on lui donne quoi que ce soit qu'on lui donne. Il n'aurait donc aucune responsabilité dans l'évolution des médias, il n'en serait que la victime innocente : « Le public est mal éduqué en continuité par les médias quotidiennement. Il est donc une victime et n'a pas le choix, puisque ces médias se ressemblent de plus en plus. Attachons nous à faire évoluer l'oppresseur et les oppressés (sic) évolueront. » 

La déprime des classes moyennes
Et si nous partions de l'hypothèse inverse. L'évolution du JT est la conséquence d'une évolution du public. Longtemps l'information de proximité a correspondu aux attentes du public populaire à qui les télévisions privées offraient davantage de divertissement, de variétés, de jeux et de séries que les médias publics guidés par leur mission d'éducation permanente. Dans les médias publics, les valeurs des classes moyennes restaient dominantes et, en conséquence, une tradition journalistique inspirée de la presse écrite dite « de qualité ». 
Mais ces vingt dernières années, la mondialisation a fragilisé les classes moyennes. L'imposante pyramide des cadres intermédiaires née des trente glorieuses s'aplatit rapidement et nombre de professions autrefois respectées ont été dévalorisées. 

Ces groupes sociaux qui avaient une vision plutôt optimiste de l'avenir, manifestent aujourd'hui de profondes inquiétudes. Comme dit Vincent de Coorebyter « Ce sont des électeurs qui ont peur de l'avenir, qui pensent que leur prospérité est menacée. On leur dit que la sécurité sociale est en déficit. On ouvre l'Europe à des pays lointains, différents et pauvres qu'il va falloir soutenir. Beaucoup de cadres sont en première ligne dans la mondialisation, les fusions d'entreprise, les délocalisations. Ils ont peur. » 

Ce public rejoint aujourd'hui le public populaire dans sa recherche d'information de proximité et son désintérêt pour le monde et les grandes stratégies politiques. Le succès de cette information, essentiellement locale et émotionnelle, n'est pas dû à l'influence de la pub, mais à l'état d'une opinion publique européenne aujourd'hui désabusée et pessimiste. C'est une opinion publique que le monde inquiète et qui se referme sur elle-même. Le retour de Kim sur les courts la rassure tandis que le soutien de Pékin à la junte birmane ou les contorsions occidentales à propos du nucléaire iranien participent de sa difficulté à saisir l'évolution du monde. Son indifférence au monde s'accentue au moment même où l'allongement des études, le développement du tourisme longue distance, l'abondance des sources d'information, le mélange des nationalités dans les entreprises, auraient pu, au contraire, susciter une curiosité accrue et une demande pour davantage d'informations internationales. Elle s'en trouve au contraire confortée dans l'idée que le monde qui vient est dangereux pour elle et qu'elle préfère ne pas trop en entendre parler. Aucun journal ne peut aller à contre courant de ce mouvement de fond sans être sanctionné par le public. Croire que le public est "mal éduqué" et qu'il suffit de "faire évoluer l'oppresseur" pour faire évoluer les "oppressés", est une idée naïve. Dans nos sociétés, nous sommes, en effet, moins opprimés qu'oppressés. Dans le miroir du JT, l'information de proximité nous renvoie l'image d'une Europe angoissée.


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Les derniers commentaires

  • Quand le monde fait peur

    par Francis Bruckmann (IP:xxx.x91.228.254) - 27 octobre 2009 10:22

    Et que penser de la politisation des chaines de médias, des journalistes et responsables ?
    Et que penser du prix payé par la population pour ces mêmes publicités vu qu’il y a un poste frais de publicité dans les livres comptables de ces sociétés ?
    Et que penser des revenus plantureux de ces publicités, ou va cet argent ? Qui en profite ?
    Et que penser du manque de rigueur dans l’utilisation de la langue française par ces journalistes rigolards ?

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  • Quand le monde fait peur

    par Pierre Zurstrassen (IP:xxx.x6.137.131) - 31 octobre 2009 16:55

    Cet article est absolument remarquable.



    Merci à Michel Gheude que je voudrais bien connaître.

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