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Regain

mercredi 28 mai 2008, par Georges Glon


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Boignée.

Un endroit déconcertant, tout plein d’herbe recouverte de vaches, où le Namurois fait du gringue au Hainaut et la bisque au Brabant, sur fond de concours de balle pelote. Un hameau sans réclames ni feux rouges, où le macadam a une fin et où les parcs sont superflus.

C’est là que mon frère Gérard s’est exilé, avec femme et bagages.

Il n’en est pas à son coup d’essai. Il y a cinq ans, il était allé se perdre à Auderghem, sous prétexte d’offrir un coin de verdure à sa marmaille. Moi, je n’étais pas dupe : je savais qu’il était corrompu par ses mauvaises lectures. Je l’avais surpris, Regain à la main et son taille-haie en guise de repose-pieds, fixant le viaduc Hermann-Debroux d’un air mauvais.

Il était avide d’air pur, d’authenticité, d’oeufs frais et d’une fermette en carré qu’il puisse acquérir à un prix décent, me disait-il.

A Boignée, il a trouvé l’authenticité, l’air pur et les oeufs frais. Le carré, il a dû le sacrifier au nom de la décence. Tout a basculé le jeudi 17 janvier 2008, entre 12h57 et 13h46. Il pleuvait et Carlos venait de passer le micro à gauche. Tandis que Gérard pinaillait sur quelques centaines d’euros à cause d’une corniche en pointillés, le vendeur excédé lui a retiré deux ailes, sans crier gare. Et voilà comment mon cadet est devenu le malheureux propriétaire d’une ferme en L, sans même un porche.

Hélas, Gérard est pugnace. Il a tenu bon malgré ses ailes amputées, au nom de son Projet. Je l’écris avec une majuscule car il le dit avec deux.

Son Projet, c’était de vivre au ras de la terre, de brider sa consommation effrénée, surtout celle de ma belle-sœur et de mes neveux. Il voulait reprendre goût aux choses simples, telles la valse des mouches bleues le soir autour d’une bouse ou les estafilades tétaniques sur les guiboles des mômes. Par-dessus tout, il voulait réduire son empreinte écologique en cultivant ses propres courgettes.

Tout cela est louable, je n’en disconviens pas.

Je pense aussi que le départ de Gérard a sauvé le viaduc Hermann-Debroux d’un dynamitage inéluctable.

L’ennui, c’est que mon empreinte écologique à moi ne cesse d’augmenter, depuis que je dois parcourir cent kilomètres pour saluer mon jumeau, ma belle-sœur et leur progéniture. Une chance qu’ils me reçoivent groupés  : je réalise des économies d’échelle.

Gérard est conscient que ses convictions écologiques m’obligent à polluer. Dans sa grande mansuétude, il me fait grâce de ses reproches et me conseille d’un air condescendant de planter des baobabs au Sénégal pour racheter ma conduite. Qu’il aille au Diable. Je refuse d’ajouter cinq baobabs à quinze sous la pousse au demi plein d’essence que je consacre à chaque visite de courtoisie. Il n’a qu’à investir dans un tronçon de RER.

Pour récompenser chaque odyssée vers ses contrées reculées, Gérard me force à ingurgiter à la bonne franquette - c’est-à-dire sans chauffage et sans galettes sur les chaises, moi qui ai le fessier délicat - un velouté de courgettes « tout droit sorties du jardin, vieux, c’est fou, non ? ». Certes. C’est insensé d’imaginer qu’il me sert des courgettes sur lesquelles ses oies ont déversé quotidiennement plusieurs grammes de guano. Parce qu’il a des oies, le frère revenu au vert, des oies qui font un tintamarre invraisemblable et n’aspirent qu’à vous becqueter les prunelles. Si encore on leur prélevait un peu de foie pour agrémenter les courgettes. Mais non, on le leur laisse et personne ne songe à mes carences en protéines.

Tortionnaires.

Les travaux de rénovation de l’aile gauche de sa fermette en demi-carré, comme le pain, devaient être achevés pour l’été 2007. Ils ont été inopinément interrompus suite à l’éboulement de l’aile droite, où mon frère vivait heureux et où sa famille vivait, oscillant entre la nostalgie des klaxons et l’apathie bucolique. Depuis, ils zigzaguent entre les étançons. Leur salon s’est doté d’un péristyle, le marbre en moins.

Sans Polonais, j’estime la durée restante des travaux, toutes ailes confondues, à 235 ans. Vu les quatre mains gauches de mes neveux et leur amour mal acquis de la campagne, la famille Glon ne profitera jamais de cette bâtisse entière.

En attendant, mes neveux jouissent de l’air pur généreusement insufflé par leur géniteur en ruminant des marshmallows devant un clip de gangster rap. Mon frère leur lance un regard désabusé et m’emmène à la découverte de ses glycines.

Un moment, j’avais cru entendre « piscine ». Quelle désillusion.

Je lui dis que je ne peux pas le suivre, que j’ai oublié mes bottes. Les glycines attendront : je viens d’apercevoir entre deux neveux Mariah Carey qui entamait un hommage trémolant à Albert Einstein.

Je ne suis pas venu pour rien.



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