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Cette façon de poser le débat vise à le tuer dans l’œuf et ce n’est pas un hasard si ceux qui le résument ainsi appartiennent tous à l’élite masculine hexagonale. L’affaire est évidemment infiniment plus complexe. Il faut d’abord savoir ce qu’on entend par «vie privée». Avant les années 80, le patrimoine des élus, de leurs proches ou même le financement des partis politiques faisaient partie de la «vie privée». Aujourd’hui, la vie privée concerne seulement ce qui a un rapport, direct ou non, avec le sexe et la santé. Or ce tabou doit lui aussi être remis en cause pour les titulaires d’un mandat public. Il faut instaurer de la transparence sans qu’il soit question de créer une «police des chambres à coucher». C’est l’interaction entre sphère privée et vie publique qui doit marquer la limite du champ journalistique. Ainsi, au nom du respect de la «vie privée» de François Mitterrand, les médias ont tu l’existence de sa maîtresse et de sa fille naturelle. Or, cette omertà a permis une utilisation frauduleuse des fonds publics (la mère et la fille étaient hébergées par l’Etat et protégées par les forces de l’ordre) et a conduit le chef de l’Etat à ordonner des écoutes illégales pour protéger son secret. En manquant à son devoir d’information, la presse a donc permis une violation de l’Etat de droit. De même, fallait-il taire la liaison qu’entretenait son ministre des Affaires étrangères, Roland Dumas, avec la fille du ministre de la Défense syrien, un pays qui n’était pas alors précisément un ami de la France.
Le cas de DSK est intéressant en ce qu’il montre que la «vie privée» ne l’est que parce que les médias le veulent ainsi : l’ancien directeur du FMI, et il n’est pas le seul, n’a jamais hésité à faire des propositions inappropriées à des journalistes dans l’exercice de leurs fonctions, voire à les harceler ou à les agresser physiquement par des gestes déplacés. Là, on n’est plus dans la sphère privée, mais dans le cadre du travail. Si un politique tenait des propos racistes à l’égard d’un journaliste noir, arabe ou juif venu l’interviewer, personne n’hésiterait à le raconter. Pourquoi une telle pudeur dès qu’il s’agit d’un comportement grossièrement sexiste à la limite de la légalité ? De même, faut-il taire le fait qu’un politique fréquente notoirement des boîtes échangistes, lieux parfaitement publics, ce qui pourrait donner lieu à des chantages, les services secrets, français ou étrangers, n’ignorant rien de ces activités ? Un président de la République aurait-il envie de voir des photos compromettantes s’étaler dans la presse ? C’est encore plus vrai lorsqu’il y a un possible délit ou crime, par exemple lorsqu’un politique se livre au tourisme sexuel. Tout ce qui menace l’indépendance d’un représentant de l’Etat doit être connu.
Ce qui est vrai pour la vie privée l’est encore plus pour la santé : savoir si un politique est alcoolique, souffre d’une maladie mentale ou d’un cancer relève de la sphère publique, sa capacité à diriger étant clairement dépendante de son état de santé. Georges Pompidou ou François Mitterrand, tous deux atteints d’un cancer, n’étaient clairement plus en état de diriger le pays sans que l’on sache encore très bien à quel moment ils ont perdu le contrôle. Bien sûr, le degré de transparence en matière de vie privée et de santé varie en fonction des fonctions auxquelles prétend l’élu ou futur élu : un simple conseiller général sera moins exposé qu’un président de la République. Mais les politiques doivent admettre que leurs fonctions les exposent au regard des citoyens. Invoquer le totalitarisme de la transparence est risible : le totalitarisme, comme l’a très bien décrit Orwell, c’est lorsque le pouvoir se dissimule et sait tout de ses citoyens. Un pouvoir transparent, cela s’appelle la démocratie. Il faut espérer que l’affaire DSK marquera la fin du tabou de la vie privée trop longtemps instrumentalisé par les politiques. Y a-t-il un risque de dérapage généralisé vers l’inquisition ? Sans doute, mais c’est vrai de toute activité journalistique, comme l’ont montré plusieurs affaires politico-financières récentes. A la presse de se montrer inflexible avec ses règles déontologiques.
N.B.: papier paru ce matin dans les pages Rebonds de Libération Laisser un commentaire |
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