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Silences de l’Histoire de Belgique

lundi 17 novembre 2008, par Ploutopia


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15 ans de règne du roi Albert II… Et il y a 100 ans, il ne s'est pas passé quelque chose par hasard? Un article d'Alain Braulio.

 Un centenaire très discret.

 Les jubilés, ça sert à quoi ?

 Chaque année apporte son lot de commémorations diverses. Ça fait oeuvre utile contre l'ennui (parce qu'on ne repotasse pas spontanément une tranche d'histoire), c'est du chou gras facile pour la presse. On connaît même les jubilés de jubilés, célébrant l'anniversaire d'une célébration ou l'érection d'un monument, lui-même commémoratif.

Ainsi de l'expo 58. Que voilà bien un événement digne de figurer au palmarès des jubilés les plus plébiscités !

Pensez : l'expo 58, c'était le plein essor du baby-boom, porté par la vague d'enchantement de l'après-guerre ; c'était la religion de la science et du progrès, qui faisait des émules et prosélytes jusque dans les couches les plus modestes de la population. Ce progrès symbolisé par l'atomium, monument qui depuis rivalise avec le Manneken-Pis pour figurer Bruxelles sur les cartes postales.

Je ne vous parlerai pas de 1958. Mais qui a remarqué l'absence au palmarès d'une autre date, pourtant remarquable ? Pas n'importe quoi ; un événement on ne peut plus important pour la place de la Belgique dans l'échiquier international, et bien présent dans nos livres d'histoire. Qui plus est, un centenaire s'il vous plaît !

On devine ? Bon, inutile de tourner autour du pot : 1908, cessation de la propriété privée du roi Léopold II (1878-1908, soit 30 ans) que fut l’État Indépendant du Congo (EIC) à son pays, le Royaume de Belgique.

 En cette année 2008, sauf erreur de ma part, silence radio, télé, journaux.

Curieux, interpellant, vous avez dit bizarre ?

 À vrai dire, ne s'en étonneront que les naïfs et les ignorants.

 On trouvera même que ce communiqué est un pétard mouillé, qu’en outre en 1908 l'accession de la Belgique au rang de puissance coloniale était déjà un fait, par le biais des investisseurs et contractants de Sa Majesté Léo II.

Mais il y a à cette discrétion une montagne de « bonnes raisons ». Évoquer le souvenir du second roi des Belges en proférant de pieux mensonges, passe encore en classes de primaire... Devant une frange de l'opinion publique aguerrie, consciente que le règne de SM (Sa Mégalo) Léopold II fut entaché de certaines pages sombres (j'euphémise un max), cela risquerait de susciter l'envie d'ergoter sur la face cachée des colonies.

À toutes fins utiles, pour qui ignorerait ces « détails » : la conquête du Congo, menée pour le compte du roi à titre privé, s'est faite au moyen de traités léonins qui n'avaient rien à envier à ceux émis par les plus roublards des conquérants des Amériques (territoires ET main-d'oeuvre concédés par des chefs de tribus contre verroteries et bouts d'étoffes, persuasion obtenue par la menace ou l'illusionnisme assistés par la technologie, etc. !). L’ «oeuvre civilisatrice» de Léopold au Congo, ce fut une exploitation effrénée de ressources telles l'ivoire et le caoutchouc, à l'aide d'une main-d'oeuvre forcée sous un régime de terreur (torture, mutilations, enlèvements…), dont le bilan humain avoisine les 10 millions de morts.

On n'appelle pas ça un génocide : « il n'y avait pas de volonté délibérée d'annihiler un groupe ethnique particulier. Les hommes de Léopold cherchaient simplement de la main-d'oeuvre, comme l'avaient fait pendant des siècles les marchands d'esclaves qui écumaient l'Afrique. Si la recherche et l'utilisation de cette main-d'oeuvre faisaient des millions de victimes, c'était une considération accessoire. »*

C'est une campagne anti-esclavagiste courageuse et de longue haleine, menée principalement par Edmund Dene Morel qui a conduit à la cessation du Congo par Léopold à la Belgique... et qui dans son objectif d'émancipation a échoué car sous l'administration belge, de même que dans toutes les autres possessions des puissances occidentales, les procédés de la colonisation n'ont été « adoucis » que dans le souci de ce qu'on appellerait de nos jours « la bonne gestion des ressources humaines ». Avec à l'adresse de l'opinion publique au sein des métropoles, l'image d'Épinal du missionnaire pour appliquer le vernis humanitaire.

Passons sur ce qu'il est convenu d'appeler la décolonisation, et l'implication de la Belgique dans l'  «épisode Mobutu» (à part égale avec l'ami américain, un peu plus, un peu moins ?)

Les relations avec le Congo étant encore chaudes, et brûlante la nécessité de tenir tête à la concurrence internationale (les Chinois ! ouh les vilains !), toutes les parties en place ont sans doute quelque intérêt à éviter le sujet.

Et c'est tout à fait fortuit, n'est-ce pas, si encore de nos jours perdurent le saccage écologique et la spoliation des ressources, au prix du maintien en esclavage (appelez autrement la condition de mineur ou d'enfant soldat) d'une population importante. Et d'un conflit qualifié de « guerre civile » par les médias, qui n'était rien d'autre qu'une nouvelle foire d'empoigne pour le contrôle des ressources minières, impliquant Rwanda, Burundi, Ouganda et «d'autres puissances étrangères». Conflit qui a exterminé 4 millions de personnes, près de 5 millions 1/2 si on inclut ses conséquences depuis le « cessez-le-feu » en 2003. Observons au passage un dixième anniversaire -- début de cette guerre -- qui se montre tout aussi discret que l'événement dont nous parlons. Cette discrétion trahirait-elle une certaine mauvaise conscience ? Il y aurait de quoi, avouons le…

 Mon propos n'est pas ici de bousculer la dynastie, ni de balancer un pavé dans la vitrine de la Belgique unitaire. Vitrine passablement souillée ces derniers temps ; elle n'en reste pas moins blindée.

Alors, me demanderez-vous, où veux-je en venir ?

Rappel d'une évidence : l'histoire (comme bien d'autres matières) ne devrait pas être abandonnée aux spécialistes ou aux propagandistes de tous crins. La falsification de l'histoire est au nombre des manipulations qui de tout temps, sous tous les régimes, ont contribué puissamment au maintien du statu quo politico-économique.

Je suis en outre convaincu qu'il en est de la mémoire des peuples comme des relations entre personnes : il ne peut y avoir de véritable pardon sans un repentir réciproque. Et de façon élémentaire, le repentir commence avec la reconnaissance des faits.

L'histoire -- la vraie -- devrait revenir de droit à ceux qui lui donnent sa substance : les peuples, les gens, ceux qui la vivent, la subissent. Si vous pensez comme moi que l'emballement du système (la machine) atteint ou dépasse largement certains seuils critiques (c’est le moins qu’on puisse dire), vous admettrez qu'il y a urgence à éclairer certaines lanternes**. Et engager ou poursuivre le dialogue avec ceux (de toutes origines et toutes conditions, même parmi les nantis ; notion on ne peut plus flexible : en regard d'une certaine pauvreté, j'en suis...) qui continuent d'être séduits par les sirènes néolibérales.

 Ce billet est donc un appel au débat, au questionnement,  adressé aux média mais également aux enseignants, membres d'associations, intervenants culturels et éducatifs..., prêts à remettre en question les fondements de la supériorité économique occidentale. Proposition qui pourrait s'articuler autour de variations sur « le rôle joué par l'histoire dans la distribution du pouvoir à l'échelle du globe  » ou : « quels équilibres le système colonial a-t-il rompu, et avec quelles incidences jusqu'à aujourd'hui ? »

En mettant en jeu la problématique des sans-papiers, on apporte un début de réponse à la question. Nos régions ont connu l'exode rural de masse dès les débuts de l'ère industrielle. La mondialisation est l'expression ultime de cette idéologie qui a promulgué la liquidation de la paysannerie et de l'artisanat, et la maximisation du profit sous l'égide de l'exploitation mécanisée. Les gains de productivité, confisqués par le capital, ont produit des millions de réfugiés économiques mis en concurrence avec des travailleurs toujours plus pressurés.

N'est-il pas temps de démonter les sophismes que l'amnésie et les idées reçues rendent crédible ? (Au nombre desquels ces poncifs de l'idéologie néolibérale que sont « le marché a des vertus auto-régulatrices » ou « la croissance profite à tout le monde »). N'est-il pas temps de questionner la légitimité de cette trop fameuse «dette du tiers-monde» en remboursement d'une aide au développement et d'investissements qui servent surtout les intérêts des multinationales et de leurs rentiers, et de quelques satrapes locaux ?

 

Vaste programme, s'il en est. Il est cependant possible de centrer la proposition sur quelques thèmes, ou l'adresser en particulier aux milieux issus des différentes vagues d'immigration. Je pense par exemple à l'immigration turque : nos parlementaires et faiseurs d'opinion ont beau jeu de brandir leur vertu et pointer du doigt l'État turc dans son obstination à réfuter le génocide des Arméniens, les massacres de Bulgares, le nettoyage ethnique des Kurdes, etc. Révisionnisme inacceptable, certes. Mais qui sommes-nous « petits Belges » (petit pays cependant dans le top 20 -- 12e si mon souvenir est bon -- des puissances économiques et financières mondiales), ou Français (avec la França-frique) pour donner des leçons de droits de l'homme, en restant oublieux des dessous de notre passé glorieux ?

 Alain Braulio. 

*J'accueillerai volontiers quelque avis éclairé, quelques pistes, pour « continuer de ne pas mourir idiot ». Mais épargnez-vous la peine de me conseiller « les fantômes du roi Léopold » de Adam Hochschild ; les citations en italique en sont extraites, de même que la plupart des données auxquelles  je me réfère. Livre qui a sa parution en 1998 a essuyé un feu de critiques, d'accusations d'exagération et sensationnalisme émanant de milieux conservateurs, ou inspirés (dissonance cognitive) par «une histoire du Congo à l'eau de rose qui était la norme habituelle pendant des décennies ». Mais celles-ci font peu de poids devant les nombreux témoignages et ouvrages de référence, cités dans une impressionnante bibliographie. Lecture passionnante de bout en bout. ( ÉditeurTallendier, coll.Texto)

 ** « Les aristocrates à la lanterne ». Certes, et il y en a de nos jours, des aristos. Non seulement de ceux qui se revendiquent du sang bleu, mais au sens large d'élite au pouvoir : tout ce que la bourgeoisie et les classes moyennes comptent de parvenus ou d'héritiers, dirigeants et cadres dans le public ou le privé, homme de lettres et de médias, artistes, bobos... (Autre débat, bien sûr, mais qui ne manquerait pas d'intérêt : qui sont de nos jours les aristos ?)

A la lanterne ! Mais comme nous ne sommes plus des barbares, non plus pour les y pendre mais en éclairer certaines pages d'histoire, d'autres pans de la vérité, débarrassés de la censure inspirée par la bienséance, le réalisme politique, les intérêts nationaux ou particuliers…

Cette histoire, ces vérités, à l'heure de la révolution ce sera au tour des petites gens de les leur délivrer.

 

Pour une véritable chronologie et histoire de la République Démocratique du Congo, lire

Il y a 100 ans (18 octobre 1908 - 18 octobre 2008), l’État Indépendant du Congo devint Congo Belge



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