Lundi matin, heure de la récréation.
Le cœur battant, je me rends devant la grande fenêtre
de l’école maternelle d’où je devrais apercevoir Gaby dans sa cour de
récréation. Elle est au rendez-vous de l’autre côté du local et regarde
dans ma direction. Nos yeux se rencontrent, nos sourires se croisent. A
force de penser à elle depuis hier, son visage s’était un peu brouillé
dans ma mémoire. Mais tout s’est remis en place, ses yeux verts qui
sourient en même temps que ses fines lèvres et ses cheveux roux qu’un
vent léger essaye en vain de démêler.
Je rejoins vite les copains. Il vaut mieux ne pas attirer l’attention
des instituteurs à la morale amidonnée comme un col de notaire et plus
raide qu’un membre amputé de grognard pendant la campagne de Russie.
Pour se rendre à l’école et pour retourner chez eux, Henri et les deux
jumelles prennent le même train. Mon copain sera donc un entremetteur
rêvé, rôle qu’il propose d’ailleurs spontanément.
Il glisse dans ma poche un petit mot que ma dulcinée lui a confié ce
matin. Je me précipite aux toilettes à l’allure d’un train de problème
d’arithmétique et me plonge dans la lecture du billet rose.
La charge romantique qui se diffuse à ce moment dans le petit lieu
d’aisances est plus importante pour moi que celles qui émanent du Pont
des Soupirs, du Taj Mahal et des chutes du Niagara réunis.
Je répondrai à la charmante missive en début de soirée, pendant la rédaction de mes devoirs.
Le rendez-vous furtif et discret se renouvelle lors de l’interruption
des cours de l’après-midi, et le lendemain et les journées suivantes.
Tous les jours, après l’école, j’accompagne mes amis à la station de
chemin de fer. Mon amitié notoire avec Henri renforce l’alibi de ces
parcours.
Aujourd’hui, environ deux semaines après ma rencontre avec Gaby, le
maître d’école fait part à l’assemblée qu’un des écoliers de la classe
va nous quitter. Son père, agent colonial, doit reprendre son service
au Congo. Sa femme et son fils l’accompagneront bien évidemment.
Or, cet élève avait la charge, pendant les récréations, d’arroser les
plantes de toutes les classes de l’école des garçons. Il lui faut donc
trouver un remplaçant de toute urgence. La demande d’un volontaire est
suivie d’un long silence. Pendant que mes compagnons de classe
échafaudent des excuses pour échapper à cette corvée je réalise
l’opportunité qu’elle présente. La façade arrière du bâtiment contiguë
avec la cour des filles offre au premier étage une vue plongeante qui
devrait me permettre d’observer ma petite amie en toute quiétude entre
l’humidification de deux végétaux. Et cela d’autant plus aisément que
les plantes à soigner sont disposées tout près d’ immenses fenêtres
ouvrant une large perspective sur la cour. Je lève le doigt en signe
d’assentiment. Cette acceptation unique et spontanée soulage
manifestement le professeur. De quelques chuchotements désapprobateurs
se dégagent les mots de lèche-cul et de frotte-manches. Tant pis, je
garde le bras levé et reçois sur le champ l’investiture peu enviée
d’arroseur de verdure attitré.
L’arrosage des plantes disposées vers la cour des garçons s’effectue à
une allure de sportif olympique. Il me sera reproché plus tard d’avoir
été plus attentionné pour les plantes déposées près de l’autre façade.
Et deux fois par jour, aux récréations, m’est donné le grand bonheur d’observer ma mie à ma guise.
Gaby se déplace de façon à rester constamment dans mon champ de vue.
De nombreux sourires naissent et s’échangent avec un constant ravissement.
Certains samedis, les jumelles sont autorisées à rester
en ville chez une amie commune. D’ingénieux prétextes leur permettent
de quitter la maison de leurs hôtes. Gaby en profite pour me rejoindre
à une des sorties de la ville, dans un petit bois de taillis qui ont
proliféré entre les bâtiments incendiés d’une sucrerie. Derrière les
ruines, les champs s’étendent à perte de vue. Cet endroit isolé appelé
les Wempkes fourmille de petits lieux protégés du regard de possibles
intrus. Il nous arrive d’y croiser d’autres couples d’adolescents dont
les sentiments et les préoccupations doivent ressembler aux nôtres. Une
salutation rapide, un croisement de sourires complices et chaque couple
a disparu de la vue de l’autre.
Par temps de pluie un carneau de cheminée construit en tunnel, partiellement détruit, nous offre son refuge.
Et puis il faut se séparer et attendre lundi prochain pour se sourire à
nouveau, pour retrouver la présence aimée, pour lire en cachette les
mots doux qu’Henri distribuera.
Mais toutes ces rencontres ne suffisent pas à l’élan de
nos cœurs et je conçoit un scénario hardi dont la mise à exécution
devra me permettre de rejoindre ma petite copine tous les matins. Je
simule auprès de ma mère un miraculeux et subit penchant mystique qui
me pousse à communier avec Dieu tous les jours dès potron-minet en
l’église paroissiale. La réaction ne se fait pas attendre.
Mais
tu es cinglé ! Tous les jours à la messe de sept heures trente !? Mais
tu as cours à neuf heures moins le quart. Et quand vas-tu manger ?
J’emporterai une tartine. J’aurai le temps de la manger avant de rentrer en classe.
Tu ne vas quand même pas devenir curé ou capucin ou Dieu sait quoi encore.
Si tous ceux qui vont à la messe du matin devaient entrer dans les ordres ...
Bon. Mais il est hors de question d’aller te geler dans l’église pendant l’hiver.
Nous ne sommes qu’au début du mois de novembre, maman. Attendons pour voir.
Soit. Et tu commences quand ?
Après-demain.
C’est gagné ! Demain il faudra que je fasse part à Henri des détails de
mon plan. Je me rendrai tous les matins à la gare à sept heures
cinquante moment d’arrivée du train. La suite des activités sera
improvisée chaque jour en fonction des circonstances : beau ou mauvais
temps, retard du train, envies de chaque membre du groupe et
possibilité de conciliation de ces envies.
Et pendant près d’un mois je regagne chaque matin la station par des
chemins détournés, le cœur palpitant, fier de mon stratagème mais aussi
légèrement inquiet. Il suffirait d’une rencontre malencontreuse pour
que mon plan s’écroule comme un vulgaire château de cartes.
Il existe près de la station un chemin discret bordé de haies et qui
forme la limite entre la ville et les champs. Il porte le nom de cachke
de Saint Gérard. C’est le lieu de rencontre des amoureux,
principalement à la tombée de la nuit. Les reliques de Saint Gérard
doivent se retourner plusieurs fois par jour dans leur châsse avec des
claquements d’osselets bousculés.
Je m’y rends souvent avec Gaby et y passons des moments délicieux.
Pendant ce temps, Henri et Georgette patientent dans la salle d’attente
de la gare comme ils faisaient précédemment jusqu’à l’heure d’ouverture
des grilles de l’école.
Parfois nous nous promenons au parc communal pratiquement désert en ces
heures matinales. Les deux autres complices nous devancent ou nous
suivent lors de ces ballades. Gaby et moi nous nous abritons de leur
regard derrière des gros marronniers dont celui qui m’offrit
protection, un jour, au cours d’un combat aux marrons entre deux bandes
ennemies de gamins batailleurs.
Et chaque jour, avant d’entrer en classe, je mange la tartine préparée par ma mère.
Adrien.
Les derniers commentaires
-
> Trucs et astuces...
par
Gasty
(IP:xxx.x4.4.187) -
25 juillet 2008 09:26
Très beau récit. 
Des moments magiques que l’on garde toute sa vie.
Répondre à ce message
Signaler un abus
commentaire constructif ?
oui
0
non
Laisser un commentaire
|
?
Derniers articles de
Ages et transmissions :
Lecture-spectacle intergénérationnel
Lucienne, participante à "J’écris ma vie" témoigne
Groupe de réflexion sur la "Simplicité volontaire" (en cours actuellement)
D'autres articles:
Elle passe dans la rue (Traverse)
Brice Pelman, Attention les fauves (Argoul)
Dans l’intérêt supérieur de l’enfant … (Michel Gheude)
Qui ne dit mot consent, ’Elève libre’ de Joachim Lafosse (Sigismund)
Apprentissage des langues vs racisme communautaire (Belge et fier de l’être)
Jury de grande école (Argoul)
Hiroshima fleurs d’été de Tamiki Hara (Argoul)
Un atelier d’écriture de récit de vie (Traverse)
Une vie de récits en récits (Traverse)
|